Clint Eastwood : avant "Sully", voici les 10 films essentiels du réalisateur américain

FLASHBACK. A l’occasion de la sortie de "Sully" avec Tom Hanks, en salles ce mercredi, retour sur la filmographie exceptionnelle de Clint Eastwood, réalisateur hors pair, à travers dix films emblématiques de son cinéma.

Eastwood est peut-être le dernier des classiques. Chez lui, les personnages disparaissent pour mieux revenir. Un cowboy qui revient d'entre-les-morts pour se venger (L'homme des hautes plaines). Un chanteur de country inconnu de son vivant qui revit par une diffusion radiophonique d'un de ses morceaux (HonkyTonk Man). Un cowboy qui disparaît devant la tombe de sa femme (Impitoyable). Un kidnappeur qui meurt par balle assoupi dans un champ (Un monde parfait). Deux amants qui se rejoignent dans la mémoire d'un amour (Sur la route de Madison). Un condamné innocent qui apparaît avec sa femme et son enfant devant un Clint qui se demande encore s'il s'agit de la réalité ou d'une projection mentale (Jugé coupable). Un astronaute qui git seul sur la lune (Space Cowboys). Une boxeuse déchue qui se souvient du bonheur (Million Dollar Baby). 


Sully, en salles ce mercredi, raconte comment un pilote (Tom Hanks) a réussi un amerrissage miracle sur l’Hudson. Et assure que son auteur a un instinct infaillible pour réussir les scènes essentielles. Sous l'apparent classicisme de son cinéma, Eastwood n'en cache pas moins l'héritage de deux cinéastes avec lesquels il a travaillé comme comédien et qui lui ont tout appris de la mise en scène: Don Siegel (L’inspecteur Harry) et Sergio Leone (Il était une fois dans l’Ouest). Une petite rétrospective permet d'y voir plus clair. 

UN FRISSON DANS LA NUIT (1971)

On le sait peu mais les intentions et l'assurance de Clint Eastwood en tant que cinéaste s'affirment dès le premier volet de L'Inspecteur Harry. Don Siegel souffrant d'une mauvaise grippe pendant plusieurs semaines, Clint le remplace au pied levé à la réalisation. Il a beaucoup appris de son mentor (ne pas multiplier les prises, tourner le plus efficacement possible). Ainsi, la sobriété sera la marque du grand Clint derrière la caméra, sans effet d'esbroufe, adoptant une grammaire visuelle essentielle (plans larges, plans américains et gros plans (lorsqu'ils s'imposent), utilisés de manière absolument classique). Ayant fondé Malpaso, Eastwood réalise son premier film (Un Frisson dans la Nuit, 1971). Le cinéaste l'a fait en renonçant à son cachet, pour faire ses preuves. Il l'a fini dans les temps et légèrement en dessous du budget prévu. Le thriller est très hitchcockien: un animateur radio séducteur et frivole est poursuivi par une fan envahissante. Et le résultat tient encore bien la route. 

JOSEY WALES, HORS LA LOI (1976)

Après L'Homme des hautes plaines (1972), où il reprenait l'image de l'homme sans nom (le cowboy muant en vengeur fantomatique), Clint Eastwood a pris l'un de ses plus grands risques avec Josey Wales, Hors la loi (1976). Pendant la fin de la guerre de Sécession, un homme voyait sa famille massacrée sous ses yeux. Pendant son errance belliqueuse, il rencontre un vieil indien. Incarné avec subtilité par Chef Dan George (le grand père de Little Big Man), le vieil indien cherokee est présenté pour une fois de manière humoristique et très humaine, à l'inverse de l'image un peu trop solennelle et caricaturale que l'on a souvent eue de ce peuple au cinéma. John Wayne a reproché au réalisateur de démystifier et de dévoyer la légende de l'Ouest - en somme de le traduire. Orson Welles a tout simplement évoqué ce film comme son western préféré. Eastwood le considère comme son sommet avec Impitoyable

BRONCO BILLY (1980)

Avec Bronco Billy, Clint confirme son goût pour l'autodérision et incarne un personnage rêveur, un peu lunaire, un peu loser comme il les aime, un cow boy à la tête d'un cirque rejouant la légende de l'Ouest mythique. Bronco est totalement anachronique puisqu'il vit dans son Far West idéalisé, avec une belle naïveté à notre époque cynique. Eastwood se réclame de l'influence du grand Frank Capra et livre une fable tendre, avec des personnages un peu dérisoires qui tentent de faire survivre leur rêve d'un monde volatilisé.

HONKYTONK MAN (1983)

Clint joue un chanteur de country autodestructeur et tubard, un antihéros un peu pathétique qui embarque son neveu (joué par Kyle Eastwood, fils du réalisateur), à travers les Etats Unis (pour la simple raison que le gamin conduit mieux que lui). Son but est d'aller passer une audition au mythique Grand Ole Opry de Nashville et avoir sa part de gloire. En chemin, il entraîne son jeune protégé dans des coups foireux (dont une évasion de prison et un classique vol de poules). Il lui fait surtout connaître les racines de la musique populaire américaine entre country, blues et jazz, dans des endroits enfumés et fascinants. La passion de Eastwood pour la musique explose dans ce film très personnel. S'il n'a pas connu un grand succès public, il est sans aucun doute le film qui a légitimé Eastwood comme cinéaste aux yeux de nombreux critiques (on se souvient du César honorifique remis par Godard, où il l'a salué d'un "mister honkytonk man"). Eastwood dépeint avec une sensibilité rare l'Amérique de la grande dépression, celle de Steinbeck et des Raisins de la colère, celle de son enfance. 

BIRD (1988)

Un film sur la grande passion de Clint : le jazz. Et le jazz, c'est la musique des souffrances, des bas fonds, des cabarets enfumés. Et Charlie Parker (Forest Whitaker), génie à la musique complexe, presque ésotérique, s'incarne. D'autres réalisateurs se seraient concentrés sur le côté malade de l'homme accro à la drogue, pour faire un peu dans le sensationnel. Pour montrer à quel point ce type était paumé. Pas Clint, qui en parle, certes, mais se concentre sur la musique. Il nous communique le respect et la passion qu'il a pour elle et nous montre la vie d'un musicien de jazz de génie, avec ses triomphes et ses errances. Finalement, Eastwood évoque bien plus de choses qu'il n'en a l'air. Après ce film, la musique de Charlie Parker et le jazz en général ont un sens. 

IMPITOYABLE (1992)

Kansas 1880. William Munny, redoutable hors-la-loi reconverti dans l'élevage va, à la demande d'un jeune tueur, reprendre du service pour venger une prostituée défigurée par un cow-boy sadique. Sans doute l'un des plus beaux westerns jamais tourné et probablement l'oeuvre la plus importante d'Eastwood. Il s'agit d'une réflexion sur la valeur de la vie, sur la gravité morale du meurtre. Ce qui le rend si particulier, c'est la réticence des cow boys à donner la mort et c'est là tout le sujet du film. Impitoyable est un film fascinant. Parce qu'il nous parle de la mort. Sur ce que sont les conséquences d'un coup de feu. A quel point, le meurtre peut envahir une conscience, ruiner une existence. A quel point, le poids de la culpabilité est insoutenable. Le film commence là où les autres westerns s'arrêtent, sur les conséquences du chaos. Et l'air de rien, il nous livre quelque chose de l'âme humaine, un peu à la manière de Dostoïevski dans Crime et châtiment

SUR LA ROUTE DE MADISON (1995)

Meryl Streep est une femme au foyer exemplaire, accaparée par ses enfants et son époux. Un jour, un photographe, qui a parcouru le vaste monde, s'arrête pour lui demander son chemin. En quelques jours, ils vont vivre l'amour de leur vie, une passion brûlante, qui la fait renaître à elle-même et à sa nature de femme. Lui, c'est Clint, il assume spectaculairement la sensibilité de cet homme. Il est celui qui veut rester libre, elle est celle qui ne peut l'être. Le moment est rendu précieux par la sobriété de ces deux grands acteurs. Certes, c'est mélo. Mais le cinéaste amène son propos avec tant d'élégance, de retenue et d'efficacité qu'il n'est jamais insistant ou grossier. Comme le bon acteur qu'il est, il suggère ce que traversent ces personnages, ce qu'ils ressentent. Et on vibre avec eux.

MYSTIC RIVER (2003)

Mystic river est le film le plus sombre réalisé par Clint Eastwood. Il y évoque l'amitié de trois hommes unis par un horrible viol dont l'un d'eux a été victime dans son enfance. Alors que la fille de Sean Penn est retrouvée morte, Kevin Bacon enquête pour retrouver son assassin, et en vient à soupçonner Tim Robbins. En même temps que l'enquête progresse, ils sont ramenés vers ce passé commun qui les a tous affectés à différents degrés. L'alchimie entre les comédiens est mise en valeur. Personne n'est négligé, notamment dans les rôles féminins très forts (le soutien inconditionnel de Laura Linney, l'inquiétude de Marcia Gay Harden). 

MILLION DOLLAR BABY (2005)

Une jeune femme Maggie (Hilary Swank) veut boxer et fera tout pour y arriver. Clint incarne le vieil entraîneur d'abord réticent, vivant dans l'amertume de n'avoir jamais connu la gloire et celle, plus profonde encore, de ne pas connaître sa fille. Ensemble, ils tentent de gagner leur salut. Le metteur en scène, jusqu'au bout, lorsque le film change de nature, maintient une empathie profonde. Clint n'insiste sur rien. Il n'en émeut que plus fort. 

GRAN TORINO (2009) 

Walt Kowalski est un ancien de la guerre de Corée, un homme inflexible, amer et pétri de préjugés surannés. Après des années de travail à la chaîne, il vit replié sur lui-même, occupant ses journées à bricoler, traînasser et siroter des bières. Lorsque le jeune et timide Thao tente de la lui voler sous la pression d'un gang, Walt fait face à la bande, et devient malgré lui le héros du quartier. En vrai, Clint, condamné par la maladie, attend de rejoindre son épouse dans une mort prochaine. Gran Torino est une œuvre terminale sur la mort, sur la fin des illusions, racontant le dernier combat de Eastwood en tant que cinéaste, père et personnage mythologique. Chaque plan est composé comme si c'était la dernière fois. C'est une marche funèbre en même temps qu'une affirmation de la vie. L'icône qui se meurt, qui pourtant a besoin de passer le relais. 

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