Nicolas Winding Refn : "Je pense qu’il y a une part de beauté dans l’agression"

Nicolas Winding Refn : "Je pense qu’il y a une part de beauté dans l’agression"

DirectLCI
INTERVIEW - Quelques mois après la sortie de son envoûtant "The Neon Demon", le cinéaste Danois Nicolas Winding Refn, papa de "Drive" et "Only God Forgives", est de passage au Festival Lumière de Lyon pour présenter son second long métrage Bleeder, en salles le 26 octobre. Au coeur d’un Copenhague interlope, il y raconte deux destinées : celle d’un couple qui se délite, à cause de l’arrivée imminente d’un enfant et celle d’un couple qui se forme. LCI a rencontré le maestro pour une interview à bâtons rompus.

Comment allez-vous depuis le dernier Festival de Cannes ? Pas trop déçu d’être reparti bredouille avec Neon Demon ?

C’était déroutant de ne pas gagner la Palme d’Or parce que si un film représente le futur de Cannes, c’est bien The Neon Demon. (sourire)


Vous êtes au Festival Lumière de Lyon pour présenter votre second long métrage, Bleeder, qui sortira pour la première fois en salles le 26 octobre. Pouvez-vous revenir sur sa résurrection ? 

Sans parler de combat, ça a été un travail de longue haleine. J’ai réalisé ce film dans les années 90. A l’époque, les oeuvres que je faisais avaient du mal à voyager hors de mon pays. Par exemple, le premier opus de Pusher n’est arrivé sur le sol français qu’une fois la trilogie entière sortie au Danemark. Mon cinéma n’était peut-être pas encore « acceptable ». (Réflexion) La société qui avait pour rôle de vendre Bleeder à l’étranger a fait faillite juste après le dernier clap. Certaines personnes l’ont vu en Norvège et en Suède. Il a eu une vie très confidentielle et courte aux Etats-Unis. C’est tout. Il a fallu attendre la liquidation judiciaire de la société pendant plusieurs années pour en récupérer les droits. C’est d’ailleurs étrange de racheter son propre film.

Plus je lâche prise, plus je prends du plaisir sur un plateauNicolas Winding Refn

Etait-ce important de le présenter en France ? Quel lien entretenez-vous avec ce pays ?

Bien sûr. Soyons clair : sans la France, je ne serai pas là où je suis aujourd’hui. Le public cinéphile de ce pays a embrassé mes films comme nulle part ailleurs. Mes deux derniers longs métrages, Neon Demon et Only God Forgives, ont été financés ici, par Wild Bunch et Gaumont. 


Vous dites avoir beaucoup appris sur le tournage de Bleeder. Mais quoi exactement ?

J’avais 27 ans, je crois. Et j’ai appris ce qu’il ne fallait pas faire. J’étais obsédé par l’idée de réaliser un film sans le réaliser. Je trouve ça tellement plus intéressant. Je m’explique : il faut s’oublier quand on dirige. L’imperfection est tellement plus belle parce qu’elle devient souvent quelque chose d’autre. Et c’est justement ce quelque chose d’autre vers lequel je vais. Plus je lâche prise, plus je prends du plaisir sur un plateau. C’est le même principe dans la peinture ou la poésie : se libérer des conventions. Dans le cinéma, il faut aussi se départir des attentes commerciales, de la publicité… Car oui, l’action de filmer est contrôlée par l’argent.

Les cinéastes qui débutent ont généralement des références plein la besace. Ils s’inspirent de grands noms du septième art ou de recettes qui ont porté leurs fruits. D’où vous est venue cette volonté, si précoce, de vous affranchir totalement des schémas clé-en-main ?

Avec Pusher, ma première réalisation, j’avais envie de m’atteler au film de gangsters. J’étais obnubilé par ce type de cinéma. Il y avait un côté voyeur à consommer ces oeuvres-là. Après l’avoir mis en scène, je me souviens m’être dit : "c’est tout ?". Je m’attendais à un peu plus qu’un simple processus filmique. J’aime les extrêmes, et les émotions extrêmes. Il était nécessaire que je fasse des choses différentes. Vous savez, je ne sais pas jouer d’un instrument, je ne sais pas écrire -je suis dyslexique-, je ne sais pas peindre… Le cinéma est devenu ma forme d’expression artistique. C’est lui qui m’a trouvé. Je ne voulais pas faire ce métier d’ailleurs et j’ai toujours du mal à me considérer comme un réalisateur. Ce que j’aime, c’est l’idée d’envisager les films comme un médium créatif, que j’essaye de contrôler tant que je peux.

L’idée que le cinéma est mort ne m’a jamais quittéNicolas Winding Refn

Revenons sur Bleeder. A quel point est-il autobiographique ?

Il l’est à bien des égards. (Réflexion) Mon adolescence et mes jeunes années ont consisté à regarder un maximum de films, à plonger tête en avant au coeur d’un monde artificiel où j’ai voulu vivre. Où j’ai souhaité coexister avec des illusions. Au bout d’un moment, on se rend compte que tout est faux et irréel. (Nouvelle réflexion) L’idée que le cinéma est mort ne m’a jamais quitté. C’est un tombeau en fin de compte. La première fois que j’ai compris son pouvoir, ce n’était pas dans une salle obscure. Mais devant la télévision. Il y avait quelque chose de jubilatoire à changer les chaînes, à contrôler les images, leur structure et le flux d’émotion qu’elles drainent.


Vous nous dites donc que vos films sont décédés ?

Oui… Je ne les revois jamais. Sauf au Festival de Cannes car ils vous forcent à vous assoir. Du coup, je ferme les yeux pendant toute la projection. C’est hors de ma force et de mes besoins. Je n’ai pas envie de revenir dessus. Il n’y a pas chez moi ce désir d’immortalité que réclament plusieurs artistes.

Dans Bleeder, Mads Mikkelsen, qui incarne un tenancier de vidéoclub, tente de séduire Liv Corfixen, votre épouse à la ville. Serait-ce aberrant de dire que ce couple rappelle étrangement celui de Drive ? On pourrait presque dire qu’il en est la source… 

(sourire) C’était évident pour ma mère. Quand elle a découvert Drive à Cannes, elle me l’a dit. Elle a raison. Les deux films évoquent la pureté et son exact opposé en amour. (Réflexion) 


Un autre personnage du film pète les plombs en apprenant que sa femme est enceinte. Il en devient même très violent. La paternité, ça vous a fait autant flipper que ça ?

(rire) Heureusement que je n’ai pas réagi pas comme le héros de Bleeder. Dieu merci. (…) Je voulais illustrer cette impression d’être pris au piège, d’être emprisonné. Quand j’ai fait ce film, j’avais peur des responsabilités. Beaucoup d’hommes peuvent s’identifier à cela. J’aime à répéter que c’est au moment où j’ai eu ma première fille, Lola, que j’ai commencé à faire des films intéressants. Avant, je faisais semblant.

La punk-rock attitude de mes premières années me manqueNicolas Winding Refn

La violence est-elle selon vous, comme on le voit dans votre cinéma, une manière d’accéder à une forme de romantisme ?

Je pense qu’il y a une part de beauté dans l’agression. Dans Drive ou Bleeder, l’amour est représenté comme l’illusion d’une pureté, comme cette parenthèse rêvée et idéale que l’on recherche dès l’adolescence, ce premier amour sans les complications de l’amour. Mais tout ça, c’est très court. A l’opposé, il y a la violence des comportements. Ces extrêmes relèvent des mêmes émotions, d’une folie observée depuis deux perspectives différentes. 


Qu’enviez-vous au jeune Nicolas Winding Refn qui a fait ce film ?

La punk-rock attitude de mes premières années me manque. Le fait de ne pas savoir comment faire était en soi un tour de force. J’en étais fier. Maintenant, on va dire que je suis plus sage. 

En vidéo

Cannes : dans les coulisses de la présentation de "The Neon Demon"

Plus d'articles

Sur le même sujet