"Raciste" et "dangereux" : les critiques étrillent "A bras ouverts", la comédie sur les roms de Christian Clavier

REVUE DE PRESSE - En salles depuis mercredi, la comédie "A bras ouverts" n’a pas été montrée à la plupart des critiques de cinéma. Mais ceux qui l'ont vu ne mâchent pas leurs mots, certains n'hésitant pas à dénoncer un film "dangereux" à l'approche du premier tour de l'élection présidentielle. Morceaux choisis.

Avant même son premier clap, A bras ouverts faisait déjà polémique. Cette comédie, qui marque les retrouvailles entre Christian Clavier et Philippe de Chauveron, le réalisateur de "Qu’est-ce que qu’on a fait au Bon Dieu", avait fait polémique à l’annonce de son titre d’origine, Sivouplééé, et de son pitch, pour le moins équivoque : après une grande déclaration humaniste sur un plateau télé, Jean-Etienne Fougerole, intello de gauche notoire, voit débarquer chez lui une famille de Roms.


Sur les réseaux sociaux, les internautes s’étaient déchaînés à l'annonce du projet tandis que sur BFMTV le réalisateur Tony Gatlif, né d’un père kabyle et d’une mère gitane, dénonçait  à l’avance un "film dégueulasse (…) Clavier, il est devenu fou d’accepter." Un an plus tard, le film est sur les écrans. Il a changé de titre, en faveur du plus fédérateur "A bras ouverts". Anne Dorval et François Damiens, qui devaient jouer Madame Fougerole et le chef de famille rom, ont cédé leur place à Elsa Zylberstein et Ary Abittan.

Si depuis le début de la semaine, Christian Clavier fait le tour des plateaux télé pour défendre sa démarche face à la polémique, la production a pris les devants. Et trié sur le volet les journalistes autorisés à le découvrir en amont. Si bien que ce mercredi matin, on ne trouvait aucune critique dans Le Figaro, Le Monde, Télérama, Libération… 


Peut-être aurait-il fallu interdire toute projection de presse car les rares journalistes qui ont pu voir le film ne sont pas très tendres, jugez plutôt...


Dans "Le Parisien", Catherine Balle déplore ainsi "une comédie ratée et caricaturale". "Avec de la tendresse et de l'empathie, le film aurait peut-être évité le racisme. Mais Babik et sa famille sont de plus en plus répugnants, antipathiques, même effrayants. Brosser une image aussi détestable d'une communauté déjà largement stigmatisée s'avère d'autant plus choquant que le propos est porté par un réalisateur très populaire. Et par l'un des comédiens français les plus talentueux — également coproducteur de cette'comédie' qui n'a vraiment rien de drôle."

Jamais sur un bidonville je n'ai vu de gitan hilare avec des dents en or. Jamais je n'ai vu de roms parler en petit nègre, quand bien même le français serait balbutiantValérie Rodrigue, sur le site du Huffington Post

Sur le site du Huffington Post, la journaliste et écrivain Valérie Rodrigue, qui a travaillé auprès de familles roms roumaines, ne mâche pas ses mots. "A bras ouverts ne m’a pas fait rire, il m’a écoeurée. (…) "Jamais sur un bidonville je n'ai vu de gitan hilare avec des dents en or. Jamais je n'ai vu de roms parler en petit nègre, quand bien même le français serait balbutiant. Jamais je n'ai vu de familles roms avec des porcs, des poules (voleurs de poule, encore le cliché?). 1) On n'est pas à la campagne et 2) ils ne possèdent rien." (…) "Jamais sur un bidonville je n'ai vu une personne grossière, cradingue et riant d'un rire gras. Je veux dire par là que dans ces familles roms des bidonvilles on a le sens de l'hospitalité, pas pour s'imposer chez l'autre mais pour offrir ce que l'on a au visiteur."


Sur le site Slate, Hedy Bicaise déplore "un objet dangereux qu’il convient de combattre". Et d’expliquer : "On pourra parler de caricature, de satire ou de second degré pour légitimer le traitement infligé aux personnages roms, mais les dégâts causés n’en sont pas moins considérables, et ce pour au moins trois raisons :

1/ renforcer l’image déjà négative d’une communauté dans l’esprit des gens n’est jamais souhaitable, même sous l’égide de la comédie…

2/ …probablement moins que jamais quand le distributeur cale la sortie du film à trois semaines du premier tour de l'élection présidentielle…

3/ …et peut-être moins encore dans le cas de la communauté rom que d’autres puisqu’elle est déjà largement stigmatisée et jugée indésirable dans de nombreux pays de l'Union européenne."


Sur le site Ecran Large, Simon Riaux descend le film sur la forme : "Minée par un casting aussi expressif qu’un vigile de discothèque Picard, la chose se complaît dans une esthétique hideuse, qui tient plus de la publicité pour anxiolytiques que du cinéma, affichant une photographie qui se refuse au moindre à style, se contentant toujours d'éclairer des plans moyens composés avec la passion d'un garde suisse en descente d'organes."

Qu'est-ce qu'on a fait au Bon dieu pour qu'on nous inflige un tel navet ?Pierre Murat, dans "Télérama"

Ce jeudi matin, finalement, plusieurs des médias "blacklistés" donnent leur avis sur le film après être allés le découvrir en salles. Thomas Sotinel, dans "Le Monde", revient d'ailleurs sur la frilosité des producteurs. "Pour un film qui moque une figure publique prise au piège des médias, cette timidité est étonnante. Distributeur, producteurs, réalisateur sont certainement partisans de la livraison directe au consommateur, à la veille d’une série de scrutins nationaux. C’est maintenant à ce dernier de limiter les nuisances d’A bras ouverts, en se dirigeant sans hésitation vers une autre salle du multiplexe."


Le journaliste, qui déplore lui aussi les clichés distillés par le film, s'en prend notamment  à l'un de ses interprètes : "Que, cent cinquante ans après la première exposition coloniale à Paris, on fasse encore parler un personnage étranger à la troisième personne du singulier, sans articles et avec un accent qui n’a qu’un lointain rapport avec celui de la communauté visée, par un interprète déguisé de tous les clichés y afférant (dents métalliques, barbe de trois jours…) baigne A bras ouverts d’un parfum aussi désuet que nauséabond, exacerbé par le jeu d’Ary Abittan."


"Qu'est-ce qu'on a fait au Bon dieu pour qu'on nous inflige un tel navet ?", s'interroge  Pierre Murat de Télérama. "Philippe de Chauveron aligne des scènes courtes, interrompues à peine ébauchées, sans regard ni point de vue. Sa mise en scène – ou plutôt son absence – évoque irrésistiblement les nanars des années 60 : Pouic-pouic de Jean Girault, Le Grand Restaurant de Jacques Besnard, que seul arrivait à sauver – et encore, pas toujours – le talent de Louis de Funès. Christian Clavier, qui l’a toujours imité, en est loin."


" A bras ouverts pratique ce qu’on pourrait appeler “l’égalité négative”", écrit Jean-Baptiste Morain dans Les Inrocks. "Tous les hommes sont affreux, sales, méchants. Les intellos de gauche bourgeois sont aussi moches que nous, mais ils ne le savent pas. Une idéologie qui exprime des pulsions de mort terribles et autopunitives et qui ne les assume pas, pour le coup, les drapant du manteau de la lucidité – cette “lucidité” qui consiste essentiellement à considérer que tous les peuples ne se valent pas. Car l’égalité des hommes dans l’horreur n’empêche pas que certains le soient plus que d’autres. D’où les Roms."

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