Le réalisateur Colin Trevorrow viré de l’épisode 9 : "Star Wars", cet univers impitoyable

BUSINESS – Plus de deux ans après avoir été engagé pour réaliser l’épisode 9 de la saga "Star Wars", le réalisateur Colin Trevorrow vient d’être congédié par Lucasfilm, à quelques semaines du tournage. Une décision radicale qui témoigne du management "à la dure" de la productrice Kathleen Kennedy.

"Cher Colin Trevorrow, la direction de Lucasfilm vous convie à un entretien en vue d’une sanction pouvant aller jusqu’au licenciement." Ne rêvons pas. Ce message, le réalisateur ne l'a jamais reçu. Avant d’être évincé de l’épisode 9 de la saga Star Wars, l'intéressé n’a pas été convoqué par les RH de l'entreprise américaine. Annoncé par un communiqué commun dans la presse, le départ de celui qui avait été engagé en août 2015 pour réaliser l’ultime opus de la nouvelle trilogie galactique se règlera par avocats interposés dans les prochains mois, moyennant quelques millions de dollars.


Deux ans de travail et puis s’en va ? Ça se passe comme ça à Hollywood. Et encore plus depuis que Kathleen Kennedy a pris en main les destinées de la société de production de George Lucas, rachetée en 2012 par Disney pour la bagatelle de 4,05 milliards de dollars. Il faut dire que les bons résultats sont là. Tourné pour 300 millions de dollars, Le Réveil de la Force, l’épisode 7 réalisé par J.J. Abrams a rapporté 2 milliards depuis sa sortie en décembre 2015. Tourné par Gareth Edwards pour 265 millions de dollars, le "spin-off" Rogue One a lui rapporté 1,05 milliard depuis décembre dernier. 

La patronne, c'est Kathleen Kennedy

Attendu sur les écrans américains le 15 décembre prochain, Les Derniers Jedi, l’épisode 8 réalisé par Rian Johnson, file vers un succès similaire, la première bande-annonce dévoilée en avril dernier battant des records de vues sur les réseaux sociaux. Bref la machine tourne à plein régime, quitte à quelques soubresauts en coulisses. Le départ de Colin Trevorrow pour "différents créatifs", la formule d’usage dans ce cas de figure, n’est en effet qu’un épisode supplémentaire du management "à la dure" de Kathleen Kennedy, 64 ans, une figure de métier. 


En juin dernier, celle qui fut la secrétaire de Steven Spielberg à la fin des années 1970, avant de devenir l’une des productrices les plus puissantes de sa génération, n’avait pas hésité à congédier les réalisateurs Phil Lord et Chris Miller en plein milieu du tournage du spin-off consacré à la jeunesse de Han Solo pour les remplacer par le vétéran Ron Howard. En off, le duo se serait plaint de "différences philosophiques fondamentales", dixit un proche cité par le Hollywood Reporter et d’avoir "zéro liberté créative." 

Un exemple : au lieu de 2 ou 3 axes caméras, comme ils en avaient l’habitude, les deux réalisateurs s’en faisaient imposer de 12 à 15 afin que les monteurs aient un maximum de choix au montage, supervisé comme il se doit par leur patronne. Car Kathleen Kennedy applique, au fond, les méthodes de George Lucas à l’époque de la première trilogie. Après avoir réalisé l’Episode 4, La Guerre des Etoiles, en 1977, le créateur de la saga confiera la mise en scène des suivants, L’Empire Contre-Attaque et Le Retour du Jedi, à deux exécutants, Irvin Kershner et Richard Marquand respectivement. 


Mais il sera omniprésent sur les plateaux et s’arrogera le final cut une fois les prises de vue terminées. Bref un léger recul dont il manquera peut-être, à la fin des années 1990, lorsqu’il se chargera d’écrire, réaliser et monter lui-même sa controversée deuxième trilogie. Lors de la relance de la franchise, Lucasfilm et Disney s’étaient fait fort d’engager des jeunes cinéastes fans des aventures de Han Solo, Luke Skywalker et consorts. Issu de l’univers des séries télé, où les décisions créatives se prennent à plusieurs, J.J. Abrams s’était parfaitement acquitté de la tâche avec l’épisode 7. 

Auteur du remarqué Monsters et du décevant Godzilla, Gareth Edwards se verra officieusement écarter de Rogue One dans la dernière ligne droite, Tony Gilory (Michael Clayton, La Mémoire dans la peau) se chargeant de réécrire et tourner plusieurs scènes, dont la fin tragique qui a ravi la plupart des fans. Engagé pour un troisième spin-off à venir, Josh Trank sera lui éjecté avant même le premier tour de manivelle, victime de ses frasques à répétition sur le tournage des 4 Fantastiques, immense flop au box-office en 2015.


Inimaginable en France, où le cinéaste est considéré comme l’auteur tout-puissant d’un film, la gestion de la saga Star Wars par Kathleen Kennedy est, au fond, symptomatique du rapport de force, souvent inégal, entre ceux qui filment et ceux qui financent à Hollywood. Depuis le début de l’été, on disait Colin Trevorrow fragilisé par l’échec de The Book of Henry, un projet personnel à petit budget massacré par la critique. Le magazine professionnel Variety décrira ce drame interprété par Naomi Watts comme "non seulement mauvais dans sa conception de début à la fin (…) C’est une torture à regarder."

Difficile, dans ces conditions, de tenir tête à Kathleen Kennedy, productrice des plus grands succès des 30 dernières années, de la saga Indiana Jones au récent Lincoln en passant par la trilogie Retour vers le futur et La Liste de Schindler. D’après la presse américaine, Colin Trevorrow, qui s’était fait remarquer avec le film indépendant Safety Not Guaranteed avant de réaliser le blockbuster Jurassic World, aurait jeté à la poubelle plusieurs versions du script de l’épisode 9 avant que la patronne de Lucasfilm décide de le confier à Jack Thorne, un scénariste extérieur. Les tensions accumulées depuis auront eu raison de leur collaboration. 


Reste maintenant à trouver un ou une remplaçante. Et le temps presse : le tournage doit en effet commencer en janvier 2018 pour une sortie le 24 mai 2019. J.J. Abrams et Rian Johnson, qui met actuellement la touche finale à l’épisode 8, feraient figure de favoris. Eux, au moins, savent à quoi s’attendre…

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