Harmony Korine, maître de l'underground white trash, expose sa fascination pour les popstars au Centre Pompidou

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UNDERGROUND - Le cinéaste Harmony Korine montre pour la première fois en France l’ensemble de sa production artistique depuis l’adolescence, le temps d'une exposition qui se déroule du 6 octobre au 5 novembre 2017 au Centre Pompidou à Paris. Fasciné par les popstars, de Macaulay Culkin à Selena Gomez, il révèle la mélancolie derrière le strass, la morbidité du rêve américain. Artiste oxymore, glamour à mort.

Depuis le 6 octobre et jusqu'au 5 novembre 2017, le Centre Pompidou s’intéresse au travail de Harmony Korine, l’enfant terrible du cinéma américain ayant grandi à Nashville dans le Tennessee. Si son beau nom ne vous dit pas nécessairement grand-chose, vous avez certainement vu le travail de cet artiste qui a dernièrement collaboré avec Selena Gomez (Spring Breakers, c'est lui !) et Rihanna (le clip Needed Me, c'est lui aussi !). 


Quelqu'un qui s'appelle "Harmony Korine" ne peut pas être comme les autres. Ado solitaire, danseur de ballet puis skater boy, il a trouvé un sens à sa vie à travers... les films. 

Grâce à son père qui tenait une salle de cinéma, Harmony Korine a pu s'extraire des rednecks peuplant sa solitude et découvrir un cinéma "autre", celui de Cassavetes, de Herzog, de Godard, de Fassbinder... Le genre de cinémas qui forment. C’était avant sa rencontre avec le réalisateur Larry Clark, alors photographe des marginaux. 

Révélé par "Kids"

Fasciné par la coolitude des skaters et l'érudition de Korine, Clark lui demande d’écrire un scénario où il raconterait la vie quotidienne d’un ado. En moins de trois semaines, Harmony écrit l’hallucinant Kids que Clark mettra en scène en 1995. 


Polyvalent (dessinateur, photographe, peintre et vidéaste), le scénariste profite de cette consécration pour sortir un livre de photographies intitulé The bad son où il revient sur son expérience de tournage avec Macaulay Culkin et Rachel Miner pour un clip de Sonic Youth et propose parallèlement une installation en multi écrans (The Diary of Anne Frank (Part Two)). 

A partir de là, un artiste est né. Et un film, aussi, réalisé en 1997 : Gummo, premier long métrage au sujet sublime (peinture des jeunes marginaux de Xenia, un patelin de l'Ohio qui, depuis vingt ans, ne s'est jamais remis de la tornade qui l'a dévasté), au traitement original dévoilant les sales coulisses du rêve américain.

Deux ans plus tard, il signe un second long métrage Julien Donkey-Boy qui applique les principes du Dogme fomentés par Lars Von Trier. Au même moment, Larry Clark adapte un autre scénario de Harmony Korine, le terrible Ken Park qui à sa sortie avait fait couler beaucoup d'encre. Sulfureux, le film n'en demeurait pas moins beau et puissant, sondant l'état adolescent dans ce qu'il a de plus cru et de plus juste.


Présenté comme la valeur montante du cinéma US et parangon d’une Amérique White Trash à la fin des années 90, Harmony disparaît brutalement de la circulation, au début des années 2000, pour se consacrer à d’autres activités... 

Ce que j’essaie d’obtenir est davantage une expérience physique : une sensation de malaise, de confusion, de transcendance, de stupéfaction, de gêne, d’humour. J’aime que ces sensations arrivent les unes après les autres, très rapidement de façon à ne jamais vous laisser en paixHarmony Korine

Korine avait un vague projet de long métrage, initialement intitulé Fight Harm, où l’enjeu consistait à aller dans la rue pour provoquer et se battre avec des mecs trouvés au hasard. Les règles étaient simples : il ne pouvait pas donner le premier coup, et la personne en face devait être plus grande que lui. Au bout de la sixième altercation, qui l’a envoyé à l’hôpital, il abandonne le défi – même s’il reste quarante minutes de rush. 

La passion popstars

Mister Lonely, sa première "comédie", a marqué son grand retour au cinéma en 2007.  Harmony y retrouvait ses popstars : un sosie de Michael Jackson vivant seul à Paris y faisait la rencontre du clône de la belle Marilyn Monroe et débarquait dans un petite village d'Ecosse pour y rencontrer un petit chaperon rouge, des sosies de Charlin Chaplin, d'Abraham Lincoln mais aussi de Madonna.


Dans Trash Humpers (2009), sorte de home movie filmé avec un camescope, des dégénérés masqués qui évoquent un croisement entre des vieux et des monstres. Ils tournent autour de la caméra, maltraitent tout ce qui leur passe sous la main, hurlent et tuent sans raison apparente leurs voisins "normaux" après avoir récité des vers de poésie foireuse.

Un film "invendable", en opposition avec son film suivant, Spring Breakers, où l’enfant chéri du cinéma pop underground racontait la dérive de quatre filles qui, pour financer leur Spring Break, décident de braquer un fast-food. 

Il écornait l’image de Selena Gomez, Ashley Benson et Vanessa Hudgens dans un hold-up aux allures de trip existentiel, basculant inexorablement du rêve au cauchemar. 

Une réussite plastique qui a tapé dans l'oeil de Rihanna qui lui a demandé de réaliser le clip de son tube Needed Me...

La pop culture nourrit les rêves chez des gens qui vivent dans l’illusion ou n’ont plus rienHarmony Korine

LCI : Vous êtes passionné depuis le début par les popstars... Comment avez-vous réussi à convaincre Selena Gomez, Vanessa Hudgens et Ashley Benson de jouer dans votre film "Spring Breakers" ?

Harmony Korine : J’ai de la chance, mec. Déjà, je n’étais pas un débutant donc j’avais des films à leur montrer. Puis je leur ai dit : "Voilà ce que je veux faire avec vous, les filles. Et on ira assez loin. Vous me suivez ?". Et elles ont accepté. Inconsciemment ou non, elles avaient envie de s’encanailler et de jouer avec leur image. Et ça ne les effrayait pas plus que ça pour la suite de leur carrière ou même le rapport qu’elles entretenaient avec leurs fans. Faire "Spring Breakers" était un pari audacieux pour elles comme pour moi ; et je l’ai payé assez cher durant le tournage. Nous avons cassé treize caméras en un mois. Parfois, je devenais parano, convaincu que l’on essayait de saboter le tournage. L’équipe technique était effondrée car nous avions plus d’ambition que de budget. Bref, grand souvenir...

LCI : Le film que vous aviez réalisé avant "Spring Breakers", soit "Trash Humpers", n’est jamais sorti en salles. On y voyait des hommes défigurés qui partouzaient avec des poubelles. Vous l’avez montré à Selena Gomez ?

Harmony Korine : Vous savez, "Trash Humpers" et "Spring Breakers" sont diamétralement opposés. Lorsque je fais "Trash Humpers", j’ai l’impression de peindre – d’ailleurs, à l’avenir, je vais de plus en plus peindre – et d’expérimenter des choses inédites. Lorsque je fais "Spring Breakers", c’est différent. Je suis passionné par la métamorphose des corps sexués, la vulgarité ostensible, les couleurs fluo, l’ivresse, l’hypnose, la nudité… Je suis parti d’un contexte qui me fascinait pour développer une histoire, des personnages…

LCI : Vous vous sentez toujours underground ?

Harmony Korine : Je n’y réfléchis pas beaucoup. Je ne calcule pas trop lorsque je travaille sur un film. A la base, il y a juste un désir de montrer des images. Je ne réfléchis pas de manière théorique dessus. C’est tripant quand même de savoir que ceux qui vont aller voir "Spring Breakers" ne savent absolument pas qui je suis, ni même ce que j’ai fait auparavant, encore moins que Selena Gomez a fait un film avec le scénariste de "Ken Park"… De toute façon, je pense que le cinéma underground tel qu’on l’a connu n’existe plus, en grande partie à cause d’Internet. Les gens communiquent différemment. Et tout est accessible instantanément désormais.

LCI : Dans "Spring Breakers", vous dirigez Selena Gomez et utilisez deux chansons de Britney Spears ("Baby… one more time" ; "Everytime"). Après "Like a prayer" de Madonna dans "Gummo" et le sosie de Michael Jackson dans "Mister Lonely", on se pose légitimement la question : d’où vient cette fascination pour les popstars ?

Harmony Korine : Je ne suis pas fasciné par les popstars mais par l’interprétation d’une culture populaire par des gens qui a priori en sont extrêmement éloignés. Je m’intéresse aussi à la manière dont la pop culture nourrit les rêves chez des gens qui vivent dans l’illusion ou n’ont plus rien. Ils s’accrochent à ça. J’avais déjà traité ce sujet dans "Mister Lonely", qu’il ne fallait pas résumer à un film sur Marilyn Monroe ou Michael Jackson. Mais plus sur la nature obsessionnelle des gens qui en imitent d’autres, et qui vivent comme leurs icônes dans un cadre communautaire. Quant à Britney Spears… Je ne sais pas. La première fois que j’ai entendu "Everytime", je l’ai pensé en termes de cinéma. En surface, c’est un tube commercial, doux et gentil. Mais ça peut aussi être démoniaque et violent pour quelqu’un qui n’est pas habitué à la pop. C'est le reflet de "Spring Breakers", comme une connexion : beau en apparence avec ses stars en bikini, sinistre en profondeur avec sa dérive métaphysique.

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