Fin des voitures à essence et diesel en 2040 : "C'est loin d'être une exigence de bobos parisiens"

INTERVIEW - Le ministre de la Transition écologique a annoncé ce jeudi dans son plan climat qu'il voulait mettre fin à la vente des voitures thermiques (essence ou diesel) d'ici à 2040. Pour l'économiste spécialiste de l'automobile Bernard Jullien, Nicolas Hulot fait là un pari "tenable".

Serait-ce bientôt la fin des voitures à moteur thermique ? Nicolas Hulot, le ministre de la Transition écologique et solidaire, a en tout cas exprimé le souhait que la France ne commercialise plus de véhicules à essence et diesel d'ici à 2040, lors de la présentation de son plan pour le climat présenté ce jeudi 6 juillet 2017.

Un objectif "lourd" notamment pour les constructeurs automobiles, de l'aveu du ministre lui-même. Pour autant cette proposition atteste d'un "volontarisme politique" tout à fait bienvenu, pour l'économiste spécialisé dans l'industrie automobile Bernard Jullien, maître de conférence à l'Université de Bordeaux.

LCI : L'objectif formulé par Nicolas Hulot d'en finir avec les véhicules à moteur thermique d'ici à 2040 est-il réalisable ?

Bernard Jullien : Oui, je pense que c'est un pari qui est éventuellement tenable. La question est cependant de savoir par quoi remplacer l'essence et le diesel. Aujourd'hui le marché de l'électrique [ndlr : à peine plus de 1% des nouvelles immatriculations l'an dernier] n'est pas assez mûr mais, d'ici à 25 ans, il pourrait l'être, surtout s'il y a une injonction étatique pour développer cette technologie.

LCI : Déjà en 2009, Jean-Louis Borloo, qui était alors ministre de l'Ecologie, avait dévoilé un plan de plusieurs milliards d'euros pour favoriser le véhicule décarboné. Sans grand résultat. Le temps de la transition est-il désormais venu ?

Bernard Jullien : La France n'était sans doute pas assez mûre sur les questions écologiques sous Borloo, il y a 8 ans. Son effet d'annonce pour favoriser la voiture électrique est retombé comme un soufflet à l'époque. Cette fois-ci, Nicolas Hulot espère arriver au bon moment, d'autant qu'au moins un des constructeurs français [ndlr : Renault, dont la Zoé est leader du marché en Europe] est désormais plutôt en avance dans ce secteur. Cela rend l'équation plus gérable que si les constructeurs avaient tout misé sur le thermique.

LCI : Production d'énergie, autonomie limitée, coût élevé... quels sont les freins à la voiture électrique en France ?

Bernard Jullien : Il y a d'abord le problème de la dépendance de la France et de l'Europe à des technologies de batterie qui, pour le moment, sont asiatiques. En outre, si le parc des voitures électriques venait à grossir, il pourrait aussi y avoir un problème de production d'énergie propre pour les alimenter. Sans oublier que l'autonomie des batteries à prix raisonnable progresse relativement lentement, même si Renault, par exemple, propose des batteries qui tiennent 400 km sur l'étiquette et plutôt 250 km sur l'autoroute [ndlr : pour sa Zoe vendue à partir de 23.600 euros hors aides éventuelles]. Evidemment ce coût est est lié à un marché électrique qui reste assez confidentiel et qui, par conséquent, ne permet pas de bénéficier d'effet d'échelle. La perspective de voir augmenter le parc électrique, et donc de voir s'installer un marché rentable, incitera les prestataires en recharge à en mettre davantage en place. Pour les magasins, offrir ces infrastructures- là sera une manière d'attirer la clientèle. Pour faire changer l'équation, cette proposition qui émane du monde politique parait nécessaire.

LCI : Cette annonce gouvernementale est-elle vraiment susceptible de changer la donne ?

Bernard Jullien : Oui car formuler un tel objectif est une manière pour Nicolas Hulot de donner un coup de pied qui va obliger le milieu industriel et scientifique à se mobiliser davantage, alors qu'il a tendance à temporiser, à avancer prudemment. L'annonce du gouvernement peut donc être mobilisatrice. Elle peut commencer à construire une espèce de "story-telling" qui indique que c'est en France qu'une partie du dossier peut se jouer et que c'est en France qu'il faut être. A ce stade, Nicolas Hulot n'a cependant donné qu'un cap, sans beaucoup de précisions, et sans avoir débuté la concertation avec l'ensemble des filières concernées. Cette annonce devrait s'accompagner d'un soutien à la recherche et à l'industrie pour développer des modèles à un coût raisonnable, en tout cas bien en dessous de la marque américaine Tesla [ndlr : à partir de 75.000 euros mais un modèle d'entrée de gamme à 30.000 euros est attendu cet été].

LCI : La France pourrait-elle conquérir le marché de la voiture électrique à l'échelle internationale ?

Bernard Jullien : Ce plan relativement ambitieux annoncé très tôt dans le quinquennat est peut-être une volonté d’initier un mouvement en Europe. D'autant qu'il y a une mobilisation assez forte de la Chine sur les mêmes objectifs. Sans oublier que l'Inde a annoncé, il y a trois mois, ne vouloir plus que des voitures électriques d'ici à 2030. Les autorités de ces pays émergents, où la population s'équipe à toute vitesse en véhicules, estiment qu'il est aberrant de laisser une place au thermique aujourd'hui alors qu'ils pourraient être les pionniers de l’électrification. Ces technologies sont donc loin d'être seulement une exigence qu'ont les bobos à Paris. Les développer offrirait aussi à la France un avantage compétitif pour aller conquérir non seulement le marché européen mais aussi les marchés émergents qui vont être demandeurs.

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