Après les taxis et les livreurs, votre métier risque-t-il de se faire ubériser ?

Après les taxis et les livreurs, votre métier risque-t-il de se faire ubériser ?

WHO'S NEXT - Alors que le mouvement des livreurs à vélo Deliveroo se poursuit contre le nouveau système de paiement à la course, quels métiers pourraient, à plus ou moins brève échéance, être confrontés à une libéralisation qui augmenterait la concurrence entre professionnels ?

Les manifestations à vélo vont-elles devenir banales ces prochains mois ? Depuis plusieurs semaines, les livreurs à vélo Deliveroo protestent contre un nouveau système de paiement à la course imposé par l'application de livraison de repas à domicile. En 2016, le mouvement de protestation des chauffeurs de taxi contre la concurrence d'Uber, qu'ils jugaient déloyale, avait marqué les esprits. Mais il n'y a pas qu'Uber et Deliveroo. Dans des secteurs de plus en plus variés, des services facilitent la vie des clients en reposant sur un réseau de travailleurs indépendants. Mais certains métiers risquent de se faire ubériser plus vite que d'autres.

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VIDÉO - Pourquoi les livreurs Deliveroo manifestent

"Ubériser", kesako ? La définition du Petit Robert est assez large : "déstabiliser et transformer avec un modèle économique innovant tirant parti des nouvelles technologies". Mais, tempère Philippe Moati, professeur d’économie à l’Université Paris Diderot et cofondateur de l’Observatoire société et consommation (ObSoCo), cette ubérisation peut aussi se définir par l'apparition de nouveaux intermédiaires entre des travailleurs indépendants et des clients. Ces intermédiaires, souvent des applications, accroissent la concurrence et obligent parfois des salariés à passer au statut d'indépendants.

Coiffure, beauté, tourisme : l'ubérisation déjà bien entamée

Si les traditionnels salons de coiffure ont toujours leur clientèle, les applications qui mettent en contact des coiffeurs indépendants et leur clientèle florissent depuis quelques années. Brush'N Barber est l'une des plus connues. 


Idem pour les esthéticiennes ou les maquilleuses. L'appli Pop My Day propose, en plus de la coiffure, des services de maquillage, de manucure et même de massage, toujours par des indépendants. Simone offre des services identiques, tandis que Weacasa élargit encore plus la gamme des services à domicile : beauté, mais aussi garde d'enfants, massage, ménage et cours particuliers. L'application se veut un outil multifonction qui cible les femmes et les mères qui travaillent. 


Un autre secteur est déjà touché par l'ubérisation : le tourisme. Il ne s'agit pas ici d'Airbnb, qui rogne depuis longtemps déjà la clientèle des professionnels de l'hôtellerie. Depuis peu, ce sont les guides touristiques qui sont confrontés à de nouveaux services, notamment Meetrip, qui permet en quelques clics de réserver son guide professionnel dans des dizaines de villes dans le monde. 


Ces guides touristiques professionnels se trouvent eux-mêmes concurrencés par des amateurs qui souhaitent arrondir leurs fins de mois, et qui disposent d'applications pour trouver leur clientèle : Cariboo et Guide like you. Cette fois, ce sont des locaux qui proposent des visites thématiques à la carte pour quelques euros. Libre au consommateur de choisir. 

Sécurité, artisanat, bâtiment : c'est pour bientôt

D'autres secteurs restent très majoritairement organisés à l'ancienne, c'est-à-dire sans application. Mais de nouveaux entrants font parler d'eux. Gwards, par exemple, se présente comme le "Uber des agents de sécurité".

Le bâtiment et l'artisanat commencent également à être touchés par cette irruption des nouvelles technologies. Hellocasa est l'une des plus grosses applications dans ce domaine. Dans l'espace "pros" du site, où l'on peut s'inscrire pour recevoir ensuite des commandes de particuliers, la start-up annonce : "Augmentez vos revenus gratuitement, sans engagement et près de chez vous !" Des mots d'ordre qu'on retrouve dans tous les secteurs.


Dans la même veine, HelloArtisan se présente comme le "premier site gratuit de mise en relation entre particuliers et artisans sur la base d'avis clients vérifiés". Quant à Mes Dépanneurs, elle ne regroupe que 200 sociétés et affirme "sélectionner les membres de [la] plate-forme de manière très rigoureuse". 

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Uber, responsable de salariat déguisé ?

Philippe Moati a étudié ce secteur des prestataires de petits travaux, ou "jobbing". "Les petits artisans commencent à s'inquiéter de cette prolifération de plateformes", dit-il. De nombreuses petites entreprises pourraient se trouver éclatées en une galaxie de travailleurs indépendants. 


L'économiste pointe un danger d'un autre nature. "L'ubérisation, ça ne concerne pas que les travailleurs indépendants. Il existe un autre risque de voir s'imposer des plateformes qui deviennent juste des intermédiaires supplémentaires, sans pour autant tranformer les travailleurs salariés en indépendants, explique-t-il. Dans le commerce, la grande distribution ou la banque, par exemple, les gens restent salariés, mais l'entreprise est obligée de passer par un nouvel intermédiaire pour avoir accès aux clients. Et ces intermédiaires peuvent installer des péages."

Santé, éducation : ça pourrait arriver un jour

L'ubérisation dans le domaine de l'éducation se cantonne souvent jusqu'ici aux cours particuliers et à l'aide aux devoirs. Et les applications sont nombreuses dans ce domaine, comme les sites ProxiProf ou SuperProf. Dans une version plus polémique, on trouve BonneNote.fr, le site qui propose aux élèves de payer quelqu'un pour faire leurs devoirs, et qui lui a valu d'être qualifié d'"uber des devoirs".


Des services plus complets existent. En France, l'appli Kartable propose toute une pallette de services liés à l'éducation : exercices, corrigés, évaluation, cours... Et se prévaut d'intégrer les programmes officiels. Dans les pays anglo-saxons, des applications plus originales existent, comme Chegg, qui mélange cours, achat de livres scolaires, exercices, informations sur les bourses et offres de stages et d'emploi. Du tout-en-un qui pourrait un jour concurrencer de vrais professeurs ?


Un phénomène semblable se produit dans le secteur de la santé. Les initiatives permettant de prendre rendez-vous avec un docteur en un clic se multiplient. Un nouveau venu français, Docadom, contraction de "docteur à domicile", propose des consultations à la maison. L'application est pour l'instant en phase de test dans le nord parisien. 

Quand les applications s'allient entre elles

Le service reprend les principes de l'ubérisation : utilisation gratuite pour les patients, qui paient leur consultation au tarif de la sécurité sociale (33 euros), ou 61,50 euros après 20 heures, et commission prélevée sur les revenus des médecins, de 10% à 20%, si l'entreprise fournit un moyen de transport et du matériel médical. 


Auparavant, d'autres services avaient déjà fait leur apparition, comme Doctolib, Keldoc ou RDVmedicaux, qui permettent de prendre des rendez-vous chez les professionnels de santé. 


Illustration de ce nouvel écosystème, certaines application s'allient pour simplifier encore plus la vie du client. Ainsi, MonDocteur a passé en 2016 un accord avec Uber pour que les utilisteurs qui prennent rendez-vous chez un médecin puisse s'y faire emmener par un chauffeur de la compagnie californienne. 


Pour les professionnels de "l'ancien monde", qu'ils exercent dans la santé, le bâtiment ou la coiffure, l'apparition de nouveaux intermédiaires peut conduire à un "détournement du code du travail", explique Philippe Moati, qui précise tout de même que ce phénomène reste encore difficilement mesurable : "Il commence à y avoir une offre, mais la demande reste assez modeste, même si nous manquons de chiffres."

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