Emmanuel Macron veut réouvrir les "chasses présidentielles" : mais au fait, c’est quoi cette pratique héritée de la monarchie ?

Emmanuel Macron veut réouvrir les "chasses présidentielles" : mais au fait, c’est quoi cette pratique héritée de la monarchie ?

Emmanuel Macron dans la course à l'Elysée

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EN MARCHE - Devant l'Assemblée générale de la Fédération nationale des chasseurs à Paris, Emmanuel Macron s’est dit favorable à la réouverture des chasses présidentielles. Une pratique longtemps utilisée par les présidents de la Ve République, dans la plus pure survivance monarchique, et largement financée par l’Etat.

Il dit être le candidat du renouveau. Il n’est pourtant pas contre un petit retour dans le passé. Mardi, le candidat Emmanuel Macron s’est déclaré favorable à la "réouverture des chasses présidentielles". Devant les chasseurs, le candidat d’En marche a affiné ses arguments : les chasses républicaines représentent "la culture française", "il ne faut pas être honteux, il faut les reconnaître comme un élément d'attractivité. C'est quelque chose qui fascine partout, ça représente la culture française, c'est un point d'ancrage", a-t-il insisté. 


Ces petites "sauteries au château", une tradition officiellement abolie par Nicolas Sarkozy en 2010, véhiculent pourtant une image de faste, de tradition, réservée à quelques initiés. Ces chasses  se déroulaient dans les propriétés de Rambouillet, Marly-le-Roi, ou encore au château de Chambord. Chaque année, une quinzaine de journées de chasse étaient ainsi offertes au nom du président de la République, à ses invités, pour leur permettre de courir après le petit gibier ou le sanglier. A chaque fois, c’est une trentaine de "happy few" qui sont sélectionnés, savant dosage d’industriels du CAC40, de chefs d’Etat africains ou du Proche-Orient, d’hommes politiques de tous bords, de personnalités de la police ou de la justice. 

La plus visible traduction de survivances monarchiquesRaphaëlle Bacqué, journaliste

A chaque fois, c’est un petit rituel. Dans "Scènes de chasses présidentielles", publié dans le Monde en 2009, la journaliste Raphaëlle Bacqué décrit la scène. "Lever à l’aube à Chambord. Les invités, qui ont dormi dans une auberge face au château, se retrouvent, au petit matin du vendredi, pour une élégante collation, avant de partir en 4 × 4 pour les 160 hectares clos de murs où se cache le gibier. A midi, on déjeune dans une clairière, et le soir, on se retrouve pour un dîner aux flambeaux dans la grande salle du château." Entre mystère, tradition, repère d’initiés, ces chasses représentent "l'un des plus spectaculaires lieux de pouvoir français. Et sans doute aussi la plus visible traduction de survivances monarchiques", estime la journaliste.


Tous les présidents de la Ve république y ont succombé. Pas forcément parce qu’ils étaient fanas de chasse, mais ils savaient l’intérêt de développer et perpétuer ce genre de rendez-vous prestigieux. Le Général de Gaulle y allait ainsi avec ses ministres, et y avait convié le chancelier Konrad Adenauer ; Valéry Giscard d’Estaing y faisait défiler des chefs d’Etats africains. François Mitterrand, malgré son peu d’appétit pour la pratique, en a fait un rendez-vous incontournable, conscient de l'utilité de ces chasses, "occasions de nouer des liens politiques autant que d’accomplir des affaires", note la journaliste. 

Chirac met le holà

C’est sous Jacques Chirac, pour la première fois, que ces chasses tombent en désuétude. En 1995, en effet, le président s’est fait élire sur le thème de la fracture sociale. Alors ces dîners aux chandelles, ce château de Chambord éclairé de mille feux, les grands mets et vins fins dans une belle porcelaine, et les chargeurs de l’Office national des forêts en tenue d’époque, ne cadraient pas vraiment avec la ligne affichée. D’autant que le président a dorénavant pour conseiller l’écologiste Nicolas Hulot. 


Jacques Chirac a donc supprimé les chasses de Marly-le-Roi et de Rambouillet. Mais à Chambord, domaine de 5.000 hectares, sont encore organisées des battues de régulation "afin de maîtriser les populations d’animaux sauvages". Mais le nombre de chasses, des invités, restent encore très mystérieux, comme le montre cette question à l’Assemblée du député Thierry Mariani sur le sujet en 2006, qui souhaite savoir "si ces chasses présidentielles existent encore", et souhaite "connaître les conditions pour y participer".


En 2009, Nicolas Sarkozy charge Pierre Charon, son conseiller à l’Elysée, de superviser les "battues d'Etat", en sa qualité de président du Conseil d’administration de Chambord. "C’est lui qui sélectionne 30 chanceux - parlementaires, préfets, hauts fonctionnaires, magistrats et "une pincée de CAC 40" - qui ont l'honneur d'être invités, au nom du chef de l'Etat, à manier le fusil", écrit l’Express à son propos


"La plus totale discrétion leur est promise : aucun nom, aucune photo n'est communiquée." Mais les confidences restent. "Je rapporte à Nicolas Sarkozy ce que je picore à Chambord", explique Pierre Charon à l'hebdomadaire. En juin 2010, Nicolas Sarkozy fait savoir dans une lettre à son Premier ministre, François Fillon, qu'il a "décidé de mettre un terme aux chasses présidentielles, qui seront remplacées par de simples battues de régulation, nécessaires aux équilibres naturels, et qui seront confiées à la gestion du ministre de l'Agriculture".

Pas tout à fait disparu ?

Officiellement, donc, ces chasses présidentielles n’existent plus. C’est d’ailleurs ce qu’avait rétorqué Pierre Charon à Brigitte Bardot, qui l’avait interpellé en 2010 sur le sujet : "C'est parce que le domaine est sous la protection du président de la République qu'on parle de chasse présidentielle, mais cela n'a rien du tout de présidentiel", argumente-t-il. Reste que sous ce terme de "battues", la pratique demeure, toujours discrète, mais rassemblant encore, plusieurs fois par an, des personnes triées sur le volet. En 2015, Pascale Nivelle raconte dans son article "Chambord, les chasses bien gardées de la République", publié dans Le Monde, que "certains vendredis entre septembre et février, les routes traversant le domaine sont, au petit matin, coupées par la gendarmerie. "C’est comme ça qu’on apprend qu’il y a une chasse au château", explique agacé un propriétaire voisin alors contraint à faire de grands détours". 


Impossible de savoir les noms des personnes qui viennent y manier la gâchette. Hauts fonctionnaires français et européens, personnalités étrangère continuent de s’y croiser. Mais les noms restent toujours aussi secrets. D’après Jean d’Haussonville, le  directeur du domaine au Monde, Chambord se serait "démocratisé", les battues accueillant désormais des chasseurs "méritants", ou encore "les parlementaires qui en font la demande", soit "quelques centaines de personnes par an tout au plus". Par contre, juge-t-il utile de préciser "on ne pratique plus l’invitation de dictateurs ". Les invités d'aujourd'hui sont, compare-t-il, de la même teneur que lors d'une "première de l’Opéra de Paris", dit le directeur. Rien que du très normal, donc. 


En 2010, le Canard Enchaîné estimait que sur les 14 chasses organisées à Chambord chaque année, seules quatre étaient présidentielles, et que leur coût était de 12.000 euros, les dix autres étant des "battues administratives". Sur la question des finances,  le directeur de Chambord assurait aussi en 2015 que là aussi, la pratique était en voie de "normalisation", invoquant la participation de mécènes, chefs d'entreprises ou personnalités fortunées, qui mettraient la main au porte-monnaie.

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