Il se paiera au Smic et veut "réveiller le peuple" : François Ruffin, le député  inattendu qui promet de secouer l’Assemblée

Il se paiera au Smic et veut "réveiller le peuple" : François Ruffin, le député inattendu qui promet de secouer l’Assemblée

ZOOM - A 42 ans, il est élu député de la 1re circonscription de la Somme sous la bannière "Picardie Debout", avec le soutien du Parti communiste français, d'Europe Écologie Les Verts, de La France insoumise et d'Ensemble !. Retour sur le parcours du journaliste et militant François Ruffin.

"Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait." Ça, c’est  Mark Twain qui l'a dit, en son temps. Dimanche soir,  François Ruffin exprime presque la même chose en prenant la parole devant ses soutiens réunis à Flixecourt, près d'Amiens. "On écrivait que sur le papier, tout était impossible", lance-t-il au micro. "Mais sur le papier, tout est impossible ! Sur le papier, on perd tout le temps,  sur le papier, il n’y a pas de 14 juillet,  pas de Front populaire ! Sur le papier, les gagnants gagnent toujours. On veut montrer que c’est l’inverse qui se passe !"  Et ça a marché. François Ruffin a renversé la machine. Il partait de rien, et vient d'être élu député de la première circonscription de la Somme, avec près de 56% des voix. Un vrai retournement, alors que rien n’était gagné : il avait passé la barre du premier tour avec 24,3% des suffrages, dix points derrière Nicolas Dumont, maire d’Abbeville et candidat REM.


Pas de triomphalisme, pourtant, au soir de la victoire. Pas de sourire éclatant, pas d’écrasante autosatisfaction. D’abord, parce que ce n'est pas le style du bonhomme. Ensuite, parce que François Ruffin parle très peu de lui. Il parle de "nous". De ces troupes, avec qui il a bataillé, avec qui il a arpenté le terrain, avec qui il a "joué le match jusqu’à la 96e minute", avant de l’emporter. Pas de triomphe, non plus, parce qu'il mesure d'un coup "la responsabilité qui est la mienne, ouais, ouais, sans déc !", mêlant, comme à son habitude, citations et langage parlé. François Ruffin se montre soucieux, ce dimanche soir. "Parce qu’à la limite, on n’a fait qu’une partie du boulot", dit-il au micro. "On a gagné une bataille, on n’a pas gagné la guerre. L’essentiel du travail est devant nous". Alors il trace la feuille de route. Ambitieux : "On va avoir un rôle dans l’hémicycle, mais aussi un rôle dehors. Il va falloir qu’on réveille notre peuple, qu’on le ranime. Parce que le rapport de force à l’Assemblée ne va pas être pour nous !"

Claquer des portes, réveiller les gens, parler honnêtement, simplement, intelligemment. C’est comme ça qu’il veut être, François Ruffin, devenu au fil des années pourfendeur du libéralisme, chantre du protectionnisme, porte-voix des oubliés. L'homme semble d'ailleurs avoir toujours été révolté, radical. Il a été connu d’abord et surtout dans le petit milieu des journalistes étudiants, pour avoir claqué la porte de son école prestigieuse, et en avoir tiré un livre en 2003, "Les petits soldats du journalisme". Il y balançait sur les coulisses du CFJ, ce Centre de formation des journalistes qui a formé les élites d'aujourd’hui, les PPDA, David Pujadas ou Laurent Joffrin. Lui y a vu un moule dans lequel les "sergents formateurs" enfermaient les élèves, leur mettaient des oeillères. "A leurs côtés, j’ai connu la marche peu triomphale d’un fantassin de l’information", écrit-il ainsi dans son livre. "J’ai acquis les réflexes de survie, pour intégrer les médias et gagner ses galons : recopier l’AFP, produire vite et mal, imiter les concurrents, critiquer les livres sans les lire, ne surtout plus penser, trembler devant sa hiérarchie." Un journalisme "insipide, aéfepéisé, routinisé, markétisé, sans risque et sans révolte, dépourvu de toute espérance, qui étouffe les rédactions de sa pesanteur." Pas pour lui.


Alors il est parti. Il est retourné en Picardie, d’où il est originaire – né à Calais, grandit à Amiens avec son père employé chez Bonduelle, et sa mère au foyer. En 1999, il a fondé Fakir, un journal local militant, impertinent, dénonciateur. Là encore, la création naît d’une protestation. A l'époque, le journal local, le Journal des Amiénois, passe sous silence la délocalisation de l’usine Yoplait et la mise au chômage de ses 89 salariés. Préfère parler du carnaval. Fakir est là pour en parler. François Ruffin part le vendre à la criée, sac au dos. Son journal fait, tranquillement, son bout de chemin, et de local, devient national. Environ 15.000 exemplaires s’écoulent à chaque numéro.  

Révolté

Révolté donc, mais prenant les choses en main. A vouloir changer les choses. C’est en fait le succès presque inattendu de son film Merci Patron !, qui va le projeter, petit à petit, sur la scène nationale. Le film, raconte les tribulations de François Ruffin pour approcher Bernard Arnault, patron de LVMH, et lui porter l’histoire de Jocelyne et Serge Klur, licenciés de son groupe à cause d’une délocalisation. Et tout s'enchaîne. Le film et son réalisateur deviennent très liés au mouvement contre la loi Travail Nuit Debout, des projections sont régulièrement organisées. Un bon bouche-à-oreille se met en place. Et bim : 500.000 entrées en 5 mois. Les médias arrivent, font de François Ruffin une figure de proue de Nuit Debout, ce mouvement qui n'en veut pas. Car, ironie de l’histoire, celui qui rejette le système médiatique traditionnel devient presque la coqueluche des médias qui, entre défiance et fascination, font marcher la moulinette à sujets. Le film est félicité et reconnu par les officiels– en 2017, son film Merci Patron ! reçoit le César du meilleur film documentaire. 


C’est peut-être l’élan de Nuit Debout qui fait que François Ruffin n'a pas voulu se rasseoir. Ou qu’il a essayé de trouver d’autres manières de porter son combat. Il annonce en novembre 2016 qu’il veut se présenter comme candidat aux législatives dans la Somme. Il est seul, isolé, sans parti, en terre frontiste, mais réussit à récolter le soutien de la France insoumise, du PCF ou encore d'EELV. Il mène campagne à sa façon. Avec un mouvement, "Picardie debout". Un slogan, "ils ont l’argent, on a les gens". Une mascotte, Lafleur. Et mise à fond sur le terrain, labouré encore et encore, les réseaux sociaux, et quelques coups médiatiques, comme celui d'aller apostropher Emmanuel Macron devant l'usine de Whirlpool. En mode direct, rentre-dedans, simple. Debout.

Et ça a marché. Sans doute, François Ruffin, vite devenu le porte-parole des salariés oubliés de cette région industrielle sinistrée, a réussi à redonner fierté à ses habitants. A leur insuffler de l'espoir. L’espoir que, tous ensemble, les choses peuvent bouger, sans avoir pour unique horizon le FN. 


Pour siéger à l'Assemblée, le nouveau député a édicté ses propres règles. En se lançant dans la course, il avait fait trois promesses : se payer au Smic, avoir un mandat révocable, faire gérer sa réserve parlementaire par un jury populaire. Ça tient toujours, il l'a redit ce lundi. Tout comme il promet d’être à l’Assemblée "en (son) âme et conscience, en toute indépendance", sans discipline de parti. 


Certains de ses soutiens voient un "Podemos à la française", l’Humanité parlait pendant la campagne d’une "jacquerie législative". Plutôt vrai, au sens littéral du terme. "Les gens, il faut les faire sortir de chez eux , il faut les réveiller !", conclut, dimanche soir, François Ruffin. Qui raconte, comme il aime le faire, une petite histoire : "L’autre jour, j’ai vu un mec, il était en Saxo, il avait la soixantaine. Il me dit 'de toute façon, vous êtes tous pareils !'".  "Ce discours, on l’a tous entendu. Mais notre responsabilité, c’est de faire changer ça ! Que le gars qui est dans sa Saxo verte sur l’intermarché de Berteaucourt-les-Dames reprenne confiance en nous, pour avoir une parole sincère, franche, dans laquelle il se sente représenté ! Ça, ça va être notre boulot."

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