Air cocaïne : "Les pilotes ont péché par négligence"

Air cocaïne : "Les pilotes ont péché par négligence"

INTERVIEW - Deux jours après la révélation de l'évasion de Pascal Fauret et Bruno Odos, les deux pilotes condamnés dans l'affaire "Air cocaïne" en République Dominicaine, Jérôme Pierrat revient avec metronews sur cette affaire. Journaliste indépendant, il a co-écrit un livre fouillé sur ce palpitant dossier et le monde trouble de l'aviation d'affaires.

Le 19 mars 2013, un avion est intercepté avant son décollage de Punta Cana, en République dominicaine. C'est le début d'une rocambolesque affaire que les médias appelleront "Air Cocaïne". Marc Leplongeon, journaliste au Point et son confrère indépendant Jérôme Pierrat, spécialiste du crime organisé, ont mené une enquête extrêmement fouillée sur le dossier, qu'ils ont racontée dans un livre*. Après l'évasion de Pascal Fauret et Bruno Odos, les deux pilotes français, Jérôme Pierrat nous livre sa lecture de cette affaire.

On parle d'évasion "rocambolesque", de fuite organisée par des "barbouzes", quel est votre sentiment sur l'exfiltration des pilotes français ?
Ce n'est pas non plus l'évasion d'Alcatraz. Pour moi, il n'y a rien de rocambolesque. Ces pilotes étaient libres de leurs mouvements, ils devaient pointer une fois par mois, les Antilles françaises sont à quelques heures de bateau, et vous n'avez pas besoin d'un passeport pour faire Fort-de-France-Paris en avion. Il est plus difficile de s'évader d'une prison que d'une île sur laquelle on est en liberté. Ils ont simplement eu des bons "copains" qui sont venus les chercher.

Cette évasion ne vous surprend donc pas ?
Non, j'imagine que l'évasion était dans leur esprit depuis longtemps. En revanche, qu'ils aient fait cavalier seul m'étonne. Certes, ils ne formaient pas une 'équipe' avec les autres Français (les deux autres condamnés, restés en République dominicaine, ndlr) et ils ont peut-être pensé que c'était à cause d'eux qu'ils étaient dans la panade. Mais on est forcément obligé de penser aux conséquences de leur évasion. Les deux Français là-bas risquent de payer les pots cassés et ne sont pas près de rentrer. Ils sont désormais une monnaie d'échange pour la République dominicaine. La diplomatie française va être très embêtée.

Selon vous, l'Etat n'est pas impliqué dans cette évasion ?
Je pense que la France n'a rien à voir avec leur fuite. Elle n'a en tout cas aucun intérêt à échafauder une évasion pareille. La diplomatie française va forcément être parasitée par cette affaire. Dans la coulisse, elle devait en effet négocier ou essayer d'appuyer les citoyens français depuis le premier procès (en août 2015, à l'issue duquel les quatre Français ont été condamnés à 20 ans de prison, ndlr). Des consignes de silence avaient dû être données le temps que les tractations avancent. Dans ces affaires complexes, le ministère des Affaires étrangères préfère jouer la carte de la discrétion. Cette évasion réduit à néant ses efforts.

Pour les pilotes, il n'y avait pas de justice possible en République dominicaine, y compris lors du procès en appel à venir...
L'enquête a en effet été plus que bâclée et de nombreuses zones d'ombre subsistent. La justice dominicaine n'a pas été rendue dans la sérénité et les pilotes pouvaient être relativement inquiets et en colère contre elle et la manière dont tout cela a été mené.

"On n'a jamais vu la drogue"

Vous parlez notamment de zone d'ombre concernant la marchandise...
A part présentée par la police sur une table, on n'a jamais vu la drogue. La police s'est évertuée à faire un beau film de l'opération menée contre l'avion (en 2013) et à aucun moment elle ne filme les valises avec la drogue à l'intérieur. Elle prend des heures pour filmer ces valises jetées de manière un peu suspectes à la hâte dans l'avion et à aucun moment on ne voit les policiers les ouvrir ! C'est quand même dommage de filmer cette opération en direct pour ne pas en voir le résultat. C'est même très étonnant qu'ils n'aient pas poussé le film jusqu'à l'ouverture des bagages, que le montage s'arrête et redémarre comme par magie avec de beaux paquets posés sur une table du bureau de la brigade des stups'. Il y a une zone d'ombre autour de l'existence même de cette cargaison de drogue. Est-ce qu'il s'agissait de drogue, d'or... ? On n'en sait rien. C'est l'un des grands mystères de ce dossier.

Après enquête, vous avez forcément une conviction sur l'implication ou non de ces pilotes ?
Je crois qu'ils sont innocents et ont péché par négligence. Quand on est pilote d'affaires, on est regardant sur la destination, la manière dont est effectué le vol, les valises ou non transportées. Ils ont sûrement de gros soupçons. Mais il y a aussi des raisons économiques derrière tout ça. Cette société (SN-THS) ne faisait pas de vols transatlantiques. Or un tel vol à 100.000 euros, ça paye un mois des salaires de la boîte. Donc quand on est pilote, que l'on a 50 ans et que l'on a difficilement trouvé du travail après avoir quitté l'armée, on n'a peut-être pas envie de se retrouver au chômage en étant trop pointilleux ou regardant.

Pour vous, les têtes pensantes de ce réseau n'étaient pas présentes lors du procès dominicain.
Évidemment, aucun des quatre Français n'avait le profil d'un baron de la drogue. On parle ici de 700 kilos de cocaïne pure, ça ne se vend pas au coin de la rue. La marchandise vaut plusieurs millions d'euros à l'achat, et plusieurs dizaines de millions d'euros à la revente. Pour écouler 700 kilos, il faut être digne des plus grands trafiquants internationaux. Des quatre Français, pas un n'avait un casier judiciaire... Pour ce qui concerne les organisateurs du trafic, il faut se pencher sur le volet français qui est en cours depuis 2013 (deux enquêtes avaient été ouvertes, une en République dominicaine, une en France, ndlr). La suite va se jouer en France, à condition que la République dominicaine lui laisse la main. 

* L'affaire Air cocaïne - Mafia et jets privés - Jérôme Pierrat, Marc Leplongeon. Ed. Seuil

EN SAVOIR + >> "Air Cocaïne" : six questions pour une incroyable évasion

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