"Elle est morte en me regardant et je ne sais même pas son nom"

"Elle est morte en me regardant et je ne sais même pas son nom"

TEMOIGNAGE - Les roses blanches, les poèmes et la sciure ont remplacé les tables de la terrasse du Casa Nostra (11e). Le petit restaurant de la rue Fontaine au Roi a été visé dans la série d'attentats qui a plongé Paris dans l'horreur. Jasmine était de service vendredi soir.

Elle est derrière le bar et montre de ses mains tremblantes ce qu'à vingt ans on n'est pas censé voir. "Sur le trottoir là... J'ai vu la mort dans leurs yeux... Je ne sais rien d'eux. Seulement qu'ils agonisaient avec le même regard, vide". Jasmine* était en train d'essuyer les verres derrière le comptoir du Casa Nostra lorsque le tireur a ouvert le feu. Des rafales, soixante secondes, peut-être moins, elle ne sait plus. "Je voulais que ça s'arrête mais ça ne s'arrêtait pas".

Quelques verres et serviettes sont toujours sur les tables mais les menus, les murs et les vitres sont criblés de balles. Dimitri, le gérant, nous a permis d'entrer dans son établissement de la rue Fontaine au roi, visé la veille par un attentat. "Désormais le théâtre d'une scène de guerre", soupire-t-il. De ses clients, personne n'a perdu la vie - "Ils ont canardé trop haut, les gens étaient assis. Une cliente a eu la vie sauve grâce au porte-menu, l'autre s'est protégée avec une pancarte mais la balle lui a transpercé le poignet" - Mais dehors, sur la petite place, cinq personnes ont été abattues. Le cousin de Jasmine l'a plaquée au sol derrière le bar. Dans cette petite pièce d'environ 30 mètres carrés, ils se sont tous mis à ramper, paniqués. Certains ont réussi à se réfugier aux toilettes à l'étage, les autres, comme Jasmine et une cliente blessée, dans les cuisines au sous-sol. Les traces de sang laissées dans l'escalier et les bouteilles cassées témoignent de l'horreur vécue.

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"Ils l'ont tué dans le dos"

Jasmine a fini par remonter dans une réalité trop lourde à retranscrire : les corps défaits par les armes lourdes, le sang partout, les massages cardiaques. Elle est en état de choc. "Deux personnes sont mortes devant moi sur le trottoir. On voyait tout, on voyait tout !", s'écrie-t-elle comme si elle revivait le drame. Se souvient de cet homme qui "respire encore un peu". Il venait de passer devant le restaurant au moment où la fusillade a éclaté. "Il a traversé la rue et s'est effondré. Ils l'ont tué dans le dos, comme si c'était une merde. Il ne faisait que marcher. Ils ont fait ça au nom de la Syrie, de l'islam... ce monsieur était arabe. Il n'y a plus rien à comprendre dans cette folie".

Dimitri le patron tente comme il peut de réconforter sa jeune serveuse. "Il faut se dire qu'on a de la chance, on est vivant". Mais Jasmine n'est plus là, elle est ailleurs, plongée dans ces regards qui ne la quittent plus. "La dame allongée m'a fixée droit dans les yeux. Elle était en train de mourir en me regardant. Mais dans la panique, on nous a dit de courir... je l'ai laissée derrière moi. Je n'arrêtais pas de l'appeler Madame. Je ne sais même pas comment elle s'appelait, je ne connais même pas les noms des personnes que j'ai vues mourir". La jeune femme aux cheveux longs fixe la rue. Son beau regard noir est aujourd'hui vide.

*Son prénom a été changé à sa demande

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