L'enseignant d’Aubervilliers maintient avoir été victime d'une agression islamiste

L'enseignant d’Aubervilliers maintient avoir été victime d'une agression islamiste

JUSTICE – Un enseignant, soupçonné d’avoir dénoncé une tentative d’assassinat imaginaire, comparaissait ce jeudi à Bobigny devant le tribunal correctionnel. Coup de théâtre, il est revenu à la barre sur les aveux qu’il avait formulés devant les policiers, à savoir qu’il avait inventé ce mensonge pour alerter sur le manque de sécurité dans les écoles. Il maintient avoir été victime d’une agression islamiste. Récit.

Mythomane très convaincant ou réelle victime forcée de mentir ? Les premiers mots qu’à réservés l’enseignant à ses juges ont eu l’effet d’un coup de théâtre. "Je maintiens que j’ai été agressé", a lancé d’une voix posée et calme Stéphane A., 45 ans, professeur des écoles à l’école Jean Perrin d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).

L’homme à l’allure élégante, longs cheveux grisonnants tirés en arrière, est soupçonné d’avoir dénoncé une tentative d’assassinat imaginaire avant l’ouverture de sa classe de maternelle. Les faits remontent au 14 décembre 2015. Il est 7h14 quand les policiers sont avisés qu’un enseignant vient d’être victime d’une agression dans l’école. Sur place, ils trouvent l’enseignant sérieusement blessé par des coups de cutter, blessé à la tête et au flanc droit. Immédiatement, ce dernier leur livre une version des faits jugée si plausible qu’elle fera déplacer sur place la ministre de l’Education nationale : un individu l’a agressé en revendiquant son acte "au nom de Daech". Le scénario est d’autant pris au sérieux que l’organisation terroriste avait peu de temps avant appelé ses sympathisants à s’en prendre à "l’école laïque".

A LIRE AUSSI >> Fausse agression d'Aubervilliers : Stéphane A., 45 ans, ce "bon prof" qui a basculé

Discours peu précis sans être vague

Mais au cours de la journée, la version du professeur va changer. En fin de première audition, il avouera avoir monté de toutes pièces cette agression et s’être auto-mutilé pour alerter la société sur les failles de sécurité à l’entrée des écoles.

Jeudi soir, devant le tribunal correctionnel de Bobigny, l’enseignant, marié et père d’un enfant, est revenu sur sa version. "L’agresseur a pris ma main et m’a coupé avec le cutter que je tenais", a-t-il expliqué. "Puis il m'a pris par le col pour me projeter sur une paroi en bois." Avant d’ajouter que l’individu s’était enfui lorsque son téléphone avait vibré. "Je l’ai entendu dire ‘Merde’", a-t-il précisé. A l’entendre, le revirement de son récit devant les policiers tiendrait à "la pression" qu’il aurait subie. "J’avais peur, je voulais que cela cesse. Ils m’ont dit de dire ça. Car une telle information ne pouvait pas sortir maintenant en France", a-t-il justifié. L'enseignant maintient également que le prétendu agresseur aurait quitté les lieux sur les mots "C'est au nom de Daech".

Son discours est assez précis pour qu’on y prête attention. Et assez vague pour ne pas faire naître des contradictions. Toutefois, sa version se heurte à l’absence d’éléments matériels tangibles. "66 personnes ont été sollicitées pour fournir un témoignage aux policiers. Personne n’a rien remarqué", soulève le président. Il souligne aussi que le mobilier de la classe n’était "pas dérangé alors qu’une scène violente venait de se passer". Stéphane A., tout en maîtrise, ne le contredit pas. S’il n’a pas lutté, se justifie-t-il, à cause de l’effet de "sidération". Un autre élément fragilise cette nouvelle version. Pourquoi le soi-disant agresseur, qui avait pris la peine de se cagouler, de se ganter, de s’habiller en tenue de peintre, n’était pas armé ? "Peut-être comptait-il sur le fait que sa victime aurait un cutter entre ses mains pour le blesser", ironise le procureur de la République.

"Fragile" psychologiquement

L’instituteur enseigne dans cette école depuis 22 ans. C’est là-bas qu’il a rencontré sa deuxième épouse, la directrice de l’établissement voisin. "Mon mari est un enseignant investi […] Stéphane est sensible. Il aime les arts et manie la langue. Il n'a pas besoin de se charcuter pour démontrer des problèmes de sécurité", lance à la barre cette femme stricte. "S’il était fou, je ne prendrais pas le risque de me faire égorger chez moi", jure-t-elle. L’enquête des policiers a relevé que Stéphane A. avait fait une tentative de suicide en 2012 et qu’il était "fragile" psychologiquement. Par ailleurs, ils expliquaient son mensonge par le stress d’une inspection académique qui devait arriver deux jours après les faits.

Ses avocates, qui ont demandé l’annulation de la procédure, estiment qu’il a avoué son mensonge alors qu’il était sous morphine à l’hôpital et sous une "forte pression" des policiers. "Si son scénario était si absurde, pourquoi tout le monde l’a cru au point qu’un ministre se déplace ?", a plaidé l’une d'elles.

Le procureur, pour qui le scénario de l’agression est "irrecevable", a requis entre deux et trois mois d’emprisonnement avec sursis et une amende de 1000 euros car son mensonge "a pendant quelques heures accentué le désarrois de nos concitoyens". Le jugement a été mis en délibéré au 12 février prochain. En attendant, le maître reste suspendu. En cas de condamnation, il pourrait ne plus avoir le droit d’enseigner.

EN SAVOIR + >> Agression à Aubervilliers : l'enseignant reconnaît avoir tout inventé

Les tags

Et aussi

Sur le même sujet

À suivre

Rubriques