Une soirée dans les rues de Paris : entre rires, bières et silences

Une soirée dans les rues de Paris : entre rires, bières et silences

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TOUS AU BISTROT ? - Mardi, un appel à investir les bars et à sortir à Paris courrait sur les réseaux sociaux. Quelle est l’ambiance, le soir à Paris ? Comment patrons de bars et clients ont vécu ces derniers jours ? Metronews est allé faire un petit tour.

C’est le mot d’ordre. Il faut sortir. Aller au bistrot. Montrer que Paris vit. Montrer qu’on n’a pas peur. Mardi soir, plusieurs appels couraient sur les réseaux sociaux : "Tous au bistrot !", ""Je suis en terrasse !", pour continuer à vivre après les attentats de vendredi. Alors on est allé voir. 

Première sortie du métro à La Motte-Piquet-Grenelle, à deux pas de la tour Eiffel. Il est 19 heures, les grands bars qui font l’angle au pied de la station ont leurs terrasses remplies. Ça papote, discute tranquillement. A priori, rien d’anormal. "C’était mort toute la journée. Ça commence juste à bouger", raconte pourtant un serveur. Le quartier, le 15e, est bien loin de ceux qui ont été visés lors des attentats de vendredi. Alors les sourires sont là, les discussions semblent légères. Mais la fréquentation a chuté. "C’est vide. Il n’y a plus un seul touriste, d’autant que la tour Eiffel est toujours fermée", raconte le serveur, morose.

"Il faut nous laisser vivre un peu. On veut penser à autre chose"

La promenade se poursuit via la tour Eiffel. Au Champ-de-Mars, deux-trois vendeurs à la sauvette proposent leurs bouteilles de champagne et autres canette de bière. Sans grand succès : il n’y a personne. Les quelques passants sont le nez en l’air, sous la tour Eiffel bleu blanc rouge. Il y a toujours les flashs de ie et photos souvenirs. Mais les visages restent graves.

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Direction Châtelet. Là encore, les rues sont bien vides. Même pour un mardi soir, même pour un soir pluvieux. Au carrefour de deux trottoirs, le Petit Opportun a sorti sa terrasse. Et baigne le coin de rue d’un peu de lumière. Dehors, le patron, casquette sur l’oreille et tablier de charcutier, tape la discute avec les trois, quatre clients assis. Il rit, lance des blagues. Bravache, l’accueil chaleureux. "Vous voulez boire un coup ? Qu’est-ce que vous voulez ?" Et Martial paie son verre. Et même plutôt deux fois qu’une.

Mais il n’a pas envie de parler des attentats. Il veut rire, il en veut aux "journalistes" de ne parler que de ça. "La presse c’est vachement noir, il faut arrêter." Martial montre ses clients, accoudés au bar, qui discutent autour d’une tranche de pâté. Rieurs, détendus. "Il faut qu’on oublie. Il faut nous laisser vivre un peu. On veut penser à autre chose", dit-il. Il parle de se vider la tête, mais il est 20 h 59. Il fonce vers la cloche. Un dong retentit, et le bar se fige. Le silence. Martial sort sur le trottoir. "Vous entendez ce silence ? C’est impressionnant, non ?" Au loin, passe une sirène de police. Un autre dong, des applaudissements. Fin de la minute de silence. Elle était en hommage aux victimes des attentats.

"Je fais partie d'une génération qui a connu les attentats"

Car derrière la façade légère, rieuse, il n’en faut pas beaucoup pour que la gravité ressorte. Les soucis ne sont pas loin. Ils sont juste cachés, gardés. "Encore cet après-midi, il y a eu une alerte pour un car-jacking", raconte Martial. "Ma fille a été bloquée plus d’une heure à l’école. Dimanche, il y a eu une course panique rue Saint-Denis. Ils ont fermé la rue. Vendredi encore, une voiture est passée en trombe rue du Louvre, des gens ont entendu des coups de feu", énumère-t-il. "Ça part dans tous les sens. On est juste à côté, il y a une vraie psychose. Ça fait quatre jours qu’on est comme ça. Le milieu parisien, c’est tout petit, on a tous quelqu’un qui est proche, concerné. On habite pas loin, on a besoin de ne pas en parler, de ne pas lire Le Parisien." 

"On les aura parce qu'on vit !"

Sur la terrasse de Martial, quatre femmes, la petite quarantaine, pimpantes, refont le monde. Sortir ce soir, ce n’était pas un acte militant. Juste un besoin. "On était là vendredi. On voulait se revoir", raconte Marie, blonde souriante. Aujourd’hui, elle confesse "avoir peur, mais sortir quand même". Même chose pour son amie Fanny, brune aux cheveux courts : "Quand tu es seul chez toi, tu fais quoi ? Tu regardes les infos, tu passes tes soirées à chialer, ne pas chialer, à répondre "ça va" aux gens qui t'appellent. Alors qu'en fait, non, ça ne va pas." Alors elles en parlent entre copines. "On sait que ça 'tapera' à nouveau", raconte Fanny. "Peut-être dans un mois, dans deux mois. On ne sait pas quand. Mais on ne va pas s’arrêter de vivre." Une sirène passe, elles s’arrêtent. Soupirent. "On entend ça toute la journée." Derrière elles, Martial veut y croire : "On les aura parce qu’on vit !", clame-t-il, en conclusion.

La balade se poursuit, vers la rue Montorgueil et ses petits restaus et bistrots. Là-bas, les lumières de Noël sont déjà installées. Mais éclairent une rue bien vide. "C’est désert. C’est sans doute à cause du match" (Angleterre-France, à Wembley, ndlr), veut croire le serveur du Comptoir. "Il y a aussi la trouille je pense. Les gens ont peur, préfèrent rester chez eux." Lui-même a eu quelques sueurs froides ces derniers jours. "Dimanche, tout d’un coup, les gens se sont mis à hurler, à courir. Une voiture est passée, disant de se coucher. La terrasse, la rue, c’était Bagdad. Un type basané était avec un sac, les gens lui ont demandé de l’ouvrir, il n’a pas voulu et s’est fait tabasser. Après ça, j’ai fermé." Et ce soir encore, il va sans doute fermer tôt.

Terminus, enfin, place de la République. Il n’est pas loin d’une heure du matin. Les camions satellite cernent la place, les journalistes s’apprêtent à y passer la nuit. Des gens passent, se recueillent. Au pied de la statue, s’entassent un monceau de bougies, de dessins, de lumières. Des centaines de gens ont apporté là leur message, petite pierre à l’édifice. Et fabriqué comme ça un immense monument du souvenir, hétéroclite, brillant. Une banderole flotte, au-dessus : "Même pas peur." Le dernier mot de la soirée.

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