Paul Verhoeven : "Cinq actrices très connues ont refusé le rôle de Isabelle Huppert dans Elle"

Paul Verhoeven : "Cinq actrices très connues ont refusé le rôle de Isabelle Huppert dans Elle"

INTERVIEW - Auteur des cultes "Basic Instinct", "Total Recall" et autre "Starship Troopers", le cinéaste néerlandais Paul Verhoeven est de retour avec "Elle", un thriller jouissif et comique porté par Isabelle Huppert. Laquelle incarne une femme qui gère les séquelles de son viol de manière glaciale. metronews est allé à la rencontre du maestro.

C’est le producteur Saïd Ben Saïd qui vous a directement soumis l’idée d’adapter le roman Oh… de Philippe Djian. Si vous l’aviez découvert de façon fortuite, y auriez-vous décelé la possibilité d’une transposition cinématographique ?
Probablement pas. En général, je ne lis pas les romans français. Ils sont peu disponibles en anglais. J’ai fait traduire celui de Philippe Djian en choisissant un scénariste américain. Nous avons travaillé en étroite collaboration pour que mon univers serve l’histoire originelle. D’ailleurs, au départ, il était prévu de tourner aux Etats-Unis.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce récit ?
C’est différent de tout ce que j’ai expérimenté auparavant. Comme vous avez dû le remarquer, j’évite copieusement de faire des suites à mes films. Je n’ai jamais trouvé un scénario suffisamment fort et intéressant pour cela. Du coup, je refuse systématiquement. Il faut du solide pour avoir la motivation de se lever à 6h du matin et se coucher à minuit pendant des mois. Je suis également boosté par la peur, par le fait de ne pas savoir si je suis capable de mener à bien un projet qui m’intéresse. Même si ce n’est pas toujours facile, explorer des territoires inconnus est vecteur de création.

Combien d’actrices américaines ont refusé le rôle que vous avez finalement proposé à Isabelle Huppert ?
Cinq… Très connues… Et je ne vous dirai pas qui (rires). Demandez ça à mon producteur. Elles ont toutes dit non, de manière immédiate à cause de la moralité de l’intrigue, de la façon dont l’héroïne réagit à son agression sexuelle. Tel était le point de discorde. Aux USA, ç’aurait été un revenge movie, comme The Revenant. Un film sur la vengeance aurait certes été acceptable mais ce n’était pas l’histoire que je voulais raconter. Et puis franchement, j’ai été ravi de tourner pour la première fois en langue française, dans des lieux inconnus, avec un casting dont je ne connaissais pas les membres, sauf Isabelle… C’était super.

A quel moment le nom d'Isabelle Huppert s'est-il imposé ?
Elle est arrivée sur le projet bien avant moi et avait d’ailleurs contacté Philippe Djian et Saïd Ben Saïd. Pour la petite histoire, j’ai pris un café avec elle au Festival de Berlin. On a discuté de ça. Mais dans nos têtes, Elle devait être un film américain. Collaborer ensemble n’était donc pas une possibilité. Quand nous avons réalisé que la perspective de tourner Outre Atlantique était fichue, nous sommes retournés la voir à la seconde même, à Paris. Cela nous semblait naturel et très clair. Et elle a dit oui directement. J’ignorais à quel point elle est incroyable jusqu’au moment où je l’ai dirigée. Je n’ai eu aucun doute sur sa capacité à habiter le long métrage. Ses yeux sont si importants. Ils sont le centre de tout. Il y a toujours un processus de pensée et de profonde réflexion dans son regard. 

Son personnage, Michèle, subit un viol sordide et y réagit avec une froideur très dérangeante. Comment l’avez-vous filmée sans poser de jugement sur ses faits et gestes ?
Tout ça lui appartient. Je lui fais confiance. Je fais aussi confiance à ses réactions. Je ne juge jamais mes personnages. Dans la vie, j’accepte le fait que les gens puissent envisager les choses différemment de moi. 

"A Hollywood, l’argent régit tout"

Michèle est désincarnée, pas aimable, robotique. Rien ne l’atteint. La considérez-vous comme le produit du cynisme de notre société ?
Non… Mais si vous le dites, je vous dis oui (rires). Je comprends votre métaphore mais je n’extrapole pas quand je filme. Je ne voulais pas forcément y poser de symbole particulier. (Réflexion) Philippe Djian cerne très bien toute l’ambiguité du monde. C’est un observateur des dérives de notre société, de ses travers. Vous savez, Michèle refuse d’être une victime. C’est ça.. Et elle va loin dans cette position. Son background douloureux permet de comprendre potentiellement sa façon d’affronter l’épreuve qu’elle vit dans le film. 

Il y a un fossé quasi surnaturel entre la cruauté et l’humour que vous déployez. Etes-vous d’accord ?
Je comprends ce que vous dites. Pour Elle, j’ai été influencé par mes films américains. Et j’ai toujours eu ça, ce sentiment qu’un sujet aussi lourd et noir a besoin d’être contrebalancé par de l’humour. Je me protège ainsi du sujet. Saïd Ben Saïd pense que je suis influencé par Buñuel dont j’ai vu tous les films (sourire)…

Vous avez tourné aux Etats-Unis des oeuvres engagées, aux fortes portées politiques… Diriez-vous que Hollywood correspond encore à votre sensibilité artistique ?
Non, pas pour le moment. J’ai le sentiment qu’en France et en Europe, il y a un énorme respect pour les réalisateurs. Ce qui n’est pas le cas de l’autre côté de l’Atlantique comme le font remarquer par exemple David Cronenberg ou Brian De Palma. Pour nous, c’est dur d’y tourner car ils ne veulent pas de ce qu’on veut. Là-bas, tous les films doivent être visibles par le plus grand nombre. L’argent régit tout. Les studios ont abandonné la qualité. Tout est lissé, ça tourne à vide. Il faut éviter la polémique. On fait des produits.  

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