David Trezeguet : "Ma binationalité m'a rendu plus fort"

David Trezeguet : "Ma binationalité m'a rendu plus fort"

INTERVIEW - En France, le terme "binationalité" renvoie souvent à l'Afrique et plus particulièrement aux pays du Maghreb. David Trezeguet, lui, est né à Rouen de parents argentins, qui l'ont ensuite élevé à Buenos Aires. Et c'est en tant qu'étranger qu'il est revenu dans son pays natal, à l'âge de 15 ans, pour faire carrière dans le foot. Et marquer à jamais l'histoire de l'équipe de France. À l'occasion de la sortie de son autobiographie, "Bleu Ciel" (ed. Hugo Sport), le champion du monde 1998 évoque ses racines, son sentiment d'appartenance multiple et toute la fierté qu'il en tire.

Pourquoi avoir quitté l'Argentine pour la France ?
Ma famille se trouvait dans une situation économique stable en Argentine. Mon père travaillait, ma sœur allait à l'école.... C'était un peu une folie de partir, quand j'y repense. Je l'ai fait sans réfléchir, sans penser à l'échec. Je ressentais une envie très forte de connaître la France, au point d'accepter de quitter mes potes et ma famille.

Que représentait la France pour vous pendant votre enfance en Argentine ?
Quand j'avais huit ans, en 1986, j'étais attiré par le maillot bleu, cette équipe de France des Michel Platini, Jean Tigana, Luis Fernandez... Ce qui est drôle, c'est que j'ai fait leur connaissance à tous les trois, plus tard (sourire). Cette équipe de France était toujours dans ma tête. Mais je ne portais pas le maillot en public. Cet attachement, je ne le montrais pas, je le vivais de mon côté. J'avais aussi un poster d'Alain Prost dans ma chambre. Mes potes savaient que j'étais né en France et me surnommaient "el Francés"... Et plus le temps est passé, plus j'ai eu envie de connaître ce pays.

Vous êtes né en France mais vous l'avez quittée quand vous étiez encore un bébé, comment expliquer que vous y étiez si attaché ?
Jusqu'à l'âge de 15 ans, à Buenos Aires, j'ai grandi en ayant toujours cette idée de venir en France, surtout par rapport au football, mais aussi pour découvrir un pays dont je me sentais proche. Je me sentais attiré par la culture de ce pays, son histoire, ces personnages. C'était la France, et rien d'autre... Peut-être aussi que c'est lié à mon père et à ma mère, qui ont été très bien accueillis quand mon père a joué à Rouen (de 1976 à 1980, ndlr). Sans doute que cette opinion, ce bien-être que ma famille a ressenti dans ce pays, m'est resté.

Pourquoi avoir opté pour l'équipe de France plutôt que pour l'équipe d'Argentine ?
Quand je me suis retrouvé installé en équipe de France A, j'ai fini par me demander si j'aurais eu ma place parmi les Crespo et les Batistuta... Mais le temps m'a donné raison d'avoir choisi la France. J'y suis allé sans réfléchir. Peu de temps après mon arrivée à Monaco, en 1995, Titi ( Henry, son coéquipier, ndlr) est venu me voir pour me dire que Gérard Houiller (sélectionneur de l'équipe de France juniors, ndlr) voulait me convoquer. Ça s'est fait comme ça. On dit souvent que le foot va vite mais pour moi, il est allé encore plus vite. Trois ans plus tard, j'étais champion du monde. Je n'ai pas reçu de proposition de l'Argentine à l'époque où j'étais à l'AS Monaco.

Et si cette proposition était venue au même moment que celle de l'équipe de France ?
Mon idée, dès mon arrivée en France, c'était d'aller jusqu'au bout avec ce pays-là. C'était clair dans ma tête. Je devais tellement aux gens de Monaco, dont Jean Tigana. Ils étaient très proches de moi. Ma ligne de conduite impliquait que je choisisse la France.

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Comment votre choix a-t-il été vécu en Argentine ?
Très bien, puisque personne ne me connaissait là-bas (il n'avait joué que cinq matchs en 1ère division argentine avant de s'envoler pour la France, ndlr). Après, avec mon parcours en sélection et à la Juventus, ça a dû changer. Mais, à mon avis, ils n'avaient pas besoin de moi.

En ce moment, en France, il y a beaucoup de tension autour des binationaux, dans le foot et même dans beaucoup d'autres domaines, comme la politique. En lisant votre livre, on se rend compte que, pour vous, ça a toujours été quelque chose de très simple à vivre, non ?
Très simple, oui. J'ai tout fait pour être adopté par un pays, sans oublier mes racines à Buenos Aires. J'ai gardé ma propre mentalité, mais toujours dans le respect du pays qui m'a tout donné. C'est ce mélange de cultures qui fait qu'on respecte beaucoup la France à l'étranger. J'ai entendu beaucoup de choses négatives ces derniers temps sur la binationalité. Mais ce mélange, moi, je l'ai connu en 1998 avec mes coéquipiers en équipe de France. On a été un exemple à suivre pour ça.

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Vous considérez donc ce mélange comme une richesse ?
Oui, ça m'a rendu plus fort. J'avais cette vision sud-américaine du football : je ne voulais que m'amuser, être avec mes potes, rigoler. Et puis je suis passé à une vision beaucoup plus professionnelle en arrivant en France, qui exigeait plus de disponibilité, de suivre une ligne. Ce mélange m'a beaucoup servi à Monaco, mais aussi après, quand j'ai signé en Italie. J'en suis très fier.

Avez-vous dû faire des efforts pour vous intégrer en sélection, en tant qu'"étranger"?
Oui. Et je pense que cette idée de vouloir venir, ces efforts que j'ai faits pour m'adapter, ont été beaucoup appréciés par mes coéquipiers et les gens en France en général. Ils voyaient ces efforts et j'ai senti que, de l'autre côté, ils étaient fiers de mon adaptation rapide. Ça leur a donné envie de m'aider. Ils voyaient que je n'étais pas quelqu'un de fermé, que je voulais participer, être disponible, apprendre la langue. C'est quelque chose que j'ai gardé tout au long de ma vie.

Aujourd'hui, après votre carrière en club et toutes vos sélections en équipe de France, diriez-vous que vous vous sentez plus argentin ou français ?
Je me suis fait adopter par la France. Mais ma mentalité vient de ma famille, et plus particulièrement de mes parents. Ils m'ont donné une éducation. C'est cette éducation qui m'a poussé à faire ces efforts pour m'adapter à un autre pays. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que j'ai quitté Monaco à seulement 22 ans, pour partir en Italie pendant dix ans. Et là-bas aussi, j'ai toujours essayé de m'adapter à la mentalité et à la culture italiennes. Finalement, je me suis retrouvé dans un mélange total, qui dépasse l'idée de pays.

Vous êtes retourné vivre en Italie après votre retraite. Est-ce que, finalement, vous ne vous sentez pas autant italien que français ?
Non, je suis revenu en Italie parce que le président de la Juventus, Andrea Agnelli, m'a appelé pour me proposer un rôle d'ambassadeur. J'ai joué dix ans dans ce club. J'ai voulu évoluer et m'adapter à cette nouvelle vie professionnelle. Mais mon parcours, qu'on parle de celui à Buenos Aires ou celui en France, a fait que je suis arrivé en Italie avec une autre mentalité. Là-bas, je suis un étranger.

Depuis quelques années, on reproche à certains joueurs de l'équipe de France de ne pas chanter la Marseillaise, qu'est-ce que vous en pensez ?
En 1998 et 2000, il y avait déjà des joueurs qui la chantaient et d'autres non. Ça n'a jamais pénalisé l'équipe. L'hymne, il faut le sentir. Pas besoin de le chanter pour ressentir l'émotion du match. Ces polémiques sont inutiles, à mon avis.

Est-ce que vous comprenez qu'on reproche à certains joueurs de l'équipe de France, dont beaucoup sont nés et ont grandi en France, de ne pas se sentir assez français ?
Non, je ne comprends pas, franchement. Quand on vient en équipe de France, surtout que la plupart évoluent dans des clubs étrangers, ça veut bien dire qu'on a envie de gagner avec son pays. Je me mets à la place des joueurs. Devoir répondre à ce genre de questions alors qu'ils sont là... Mais ils doivent montrer quoi, au juste ? Si tu viens, c'est que tu es attaché, sinon tu ne viens pas. Comment montrer son attachement autrement qu'en étant disponible ?

Qu'est-ce qui a changé, selon vous, entre le moment où vous avez gagné la Coupe du monde 98, cette équipe black-blanc-beur, et le climat de tension qui règne encore autour des Bleus, comme on l'a vu récemment avec Karim Benzema ?
À mon époque, on ne parlait que de football. Aujourd'hui, on le mélange avec d'autres choses, souvent négatives... Je crois qu'il ne faut réfléchir qu'au foot. C'est le travail de Didier Deschamps. Les résultats et le jeu vont donner la possibilité de croire en cette équipe. Souvenons-nous qu'en 2010, on a touché le fond. Et qu'après ça, on voyait même des stades à moitié vide. Alors que maintenant, le public est revenu, les stades sont pleins. Ça veut dire que les gens commencent à se rapprocher des joueurs. Gagner les matchs finit toujours par unir les gens. D'ailleurs, en équipe nationale, au-delà de la technique, du physique, du mental, la chose la plus importante pour remporter une compétition, c'est cette union entre les 23 mecs qui sont là.

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