Plongée dans le football chinois, ce traquenard aux faux airs d'Eldorado

Plongée dans le football chinois, ce traquenard aux faux airs d'Eldorado

FOOTBALL - C'est officiel, le Parisien Ezequiel Lavezzi a cédé lui aussi aux sirènes, et aux espèces sonnantes et trébuchantes, de la Super League chinoise. Comme d'autres internationaux dans la fleur de l'âge avant lui. Terminé Zlatan Ibrahimovic ou Thiago Motta, il évoluera donc aux côtés de l'ex-Lillois Gervinho au Hebei Fortune China FC. Focus sur la réalité du football en Chine, où les transferts clinquants et l'argent coulant à flots cachent un chantier aussi gigantesque que chaotique.

On a été doublement surpris, le 17 décembre, en regardant la demi-finale de la Coupe du monde des clubs. D'abord parce que le Guangzhou Evergrande a longtemps tenu la dragée haute au FC Barcelone (futur vainqueur du tournoi), avant de lâcher prise en fin de match (3-0). Ensuite parce que la star supposée de l'équipe entraînée par Luiz Felipe Scolari, le Brésilien Robinho, qui ferait le bonheur de nombreux clubs européens, a débuté la rencontre sur le banc.

Jackson Martinez s'exile pour 42 millions


Et puis, durant ce mercato d'hiver, une incroyable avalanche : Ramires a fait des pieds et des mains pour rallier le Jiangsu Suning ; Gervinho a préféré le Hebei Fortune China FC au FC Porto ; Fredy Guarin a tourné le dos à un possible Scudetto pour signer au Shanghai Shenhua. Et ce mercredi, c'est le Colombien de l'Atlético de Madrid, Jackson Martinez, qui, à 29 ans, a fait une croix sur une éventuelle Ligue des champions et un titre en Liga pour  rejoindre Guangzhou. Il a pris ses cliques et ses claques moyennant 42 millions d'euros. Le 17 février, une fois la fenêtre du mercato hivernal fermée à double tours en Europe, c'est le Parisien Ezequiel Lavezzi qui, à  30 ans, file à Hebei, au nord est de la Chine. Mais que se passe-t-il là-bas ?

"C'est un marché qui représente 1/5e de la population mondiale. Et comme le sport international par excellence, c'est le football, la Chine doit présenter un Championnat compétitif, dans sa quête de rayonnement international dans tous les domaines", nous explique Édouard Lacroix, que la municipalité de Nankin avait chargé, il y a deux ans, de bâtir et de développer le plus grand centre de formation du pays. Il poursuit : "L'idée, c'est déjà que les Chinois regardent du foot chinois. Et, à terme, de vendre les droits de diffusion au reste de l'Asie, puis au reste du monde." Rien que ça.

"On ne peut pas proposer de telles conditions à des joueurs professionnels"

Sauf qu'on n'y est pas. Mais alors pas du tout. "Le foot ne progresse pas là-bas. Il va progresser, c'est sûr. Mais il part de trop loin, décrit Benjamin Gavanon, milieu de terrain français qui a joué au Shenzhen Ruby en 2012-13. Cette année, il y a Guangzhou Evergrande et Shanghai SIPG qui sont très au-dessus. Mais le reste ne tient pas la route. Il y a des équipes vraiment très, très faibles. Heureusement que les étrangers relèvent le niveau." Problème : si les sommes folles investies par les clubs permettent de les faire venir, elles ne suffisent pas pour les retenir.

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Ces dernières années, on a ainsi vu beaucoup de joueurs venus d'Europe repartir très vite de Chine : Drogba, Anelka, Hoarau, Gilardino, récemment Robinho.... "Il y a des joueurs qui, d'un coup, se sont retrouvés sans coach, à devoir assurer l'entraînement eux-mêmes, souligne Edourard Lacroix. On ne peut pas proposer de telles conditions à des professionnels. Même s'il y a beaucoup d'argent, toute la culture du foot est encore très amateur. Ça peut choquer ceux qui arrivent, habitués au très haut niveau." Benjamin Gavanon ajoute : "En Chine, ils vous payent un peu quand ils veulent. S'ils décident, d'un coup, de ne plus vous payer, ils peuvent même arrêter pendant un moment."

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Non seulement le foot ne s'inscrit pas dans les mœurs locales chinoises, qui privilégient le ping-pong (le sport promu par Mao) ou le badminton, mais les mœurs locales chinoises, elles, s'inscrivent dans le foot. "La Chine fonctionne avec la corruption, à toutes les échelles. Il y a ce qu'on appelle 'GuanXi', les 'amitiés', en fait des relations. Ça impacte énormément la vie quotidienne. Les Chinois y sont habitués mais pour les étrangers, ça fait toujours bizarre. Bien sûr, ça freine le développement du football, qui souffre beaucoup du jeu de pressions et de bluff entre la Ligue et les propriétaires de club. Comme c'est un truc qui se développe, tout le monde veut sa part du gâteau. Ce sera toujours comme ça, jusqu'à ce qu'on arrive à un équilibre", éclaire Édouard Lacroix.

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Sur le terrain, cela se traduit par des fins de saison ubuesques. "Vous voyez des équipes n'ayant pas gagné un match dans l'année mettre des 5-0 à tout le monde. Je veux bien qu'ils se rebellent mais bon, ça arrive souvent, raconte Benjamin Gavanon. Ça nous est arrivé, à quatre ou cinq journées de la fin du Championnat, d'aller jouer une équipe classée 15e (sur 18). Et de prendre un 6-1. Il y a eu beaucoup d'erreurs d'arbitrage, des fautes pas évidentes, chaque fois en faveur de l'adversaire, sur des actions de jeu particulières. Vous vous dites que vous vous faites des films. Mais je pense que certains de mes coéquipiers étaient dans la combine. Il y avait des comportements étranges."

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Ajoutez à cela l'isolement lié aux décalages horaire et culturel, la barrière de la langue, la longueur des vols intérieurs et l'absence totale de politique sportive pérenne, et vous comprenez pourquoi les stars recrutées à prix d'or ont envie de fuir. Ce qui donne à ce football émergent des fondations très fragiles. "Quand on a un réservoir d'un milliard trois cent millions de personnes, il y a de super choses à faire, nuance toutefois Édouard Lacroix. Mais ça prend énormément de temps dans un territoire aussi grand. Une région fait trois fois la taille de la France. Une fois que la formation sera en place, la Chine pourra rattraper son retard, dans une trentaine d'années. Et ce sera très costaud. Rappelez-vous ce que disait Peyrefitte : quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera. C'est aussi valable pour la Chine du foot."

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