Attentats de Bruxelles : "Ce sont nos sociétés qui produisent ces monstres"

Attentats de Bruxelles : "Ce sont nos sociétés qui produisent ces monstres"

INTERVIEW - Corinne Torrekens est docteure en sciences sociales et politiques à l’Université Libre de Bruxelles. L’objet de sa thèse : la visibilité de l’islam au sein de l’espace public bruxellois. Selon cette politologue, si les autorités ont manqué de discernement sur la dangerosité des filières islamistes qui prospèrent, le multiculturalisme, continuera, lui, d'être un trait caractéristique du pays.

Au-delà du choc et de l’émotion, plusieurs Bruxellois n’ont pas été vraiment surpris par les événements. La société belge s’attendait-elle à être la prochaine cible du groupe Etat islamique ?
Oui, on pouvait s’y attendre. Nous avions déjà vécu par le passé des périodes sur le qui-vive, des attentats avaient encore été déjoués fin novembre. La problématique étant mondiale, le groupe ayant des ramifications en Europe, les capitales européennes doivent vivre avec ce genre de menaces.

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Les critiques envers le supposé laxisme des autorités belges sont-elles légitimes ?
Entre 2012 et 2014, nous avons peut-être manqué de discernement sur la dangerosité de certains mouvements. Je m’inclus dans cette critique : la première fois que j’ai vu une vidéo de Sharia4Belgium, où ils apparaissaient devant le Parlement de Bruxelles, j’ai cru qu’il y avait une nouvelle bande de comiques en ville. Il y a aussi le fait que certains de ces groupes fonctionnaient de manière très caricaturale, avec par exemple des prières de rue. Cela a pu nous empêcher de les prendre au sérieux, alors qu’ils envoyaient des gens en Syrie et maniaient un corpus idéologiques haineux. Il y a la difficulté de suivre ces personnes, évoluant au sein de filières, et puis nous avons peut-être sous-estimé la dangerosité de certains groupes. Et nous leur avons donné deux ans pour gangrener certaines cellules liées à la délinquance.

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Quelle est la position de la Belgique vis-à-vis de l’islam ?
Depuis 1989, nous avons un débat constant sur la place de l’islam au sein de la société, par exemple sur la question du port du foulard. Nous aussi nous avons eu un débat sur le halal, le voile intégral. Il faut dire que nous sommes très influencés par le débat français, en particulier dans l’espace francophone du pays. Votre débat sur laïcité a rebondi chez nous. "Quand Paris s’enrhume, Bruxelles éternue", selon un célèbre dicton. Il y a un débat public constant qui, au fond, pose une seule et même question : peut-on être Belge ET musulman pratiquant ? Il faut bien se rendre compte que la société en Belgique est structurée autour du religieux : dans le côté flamand du pays, il existe par exemple un parti politique catholique.

Au-delà de ce constat, il faut désormais se poser une autre question : qu’avons-nous fait depuis le 11-Septembre ? Cet événement a démontré que les cibles n’étaient plus seulement au Proche et au Moyen-Orient ou en Afrique, et qu’elles pouvaient se déplacer en Occident. Ce fut le cas avec les attentats de Londres et Madrid. Qu’avons-nous fait pour faire émerger un contre-discours musulman, venir en soutien aux élites, au tissu associatif  ? J’ai surtout l’impression que prévaut une certaine forme de méfiance entre les autorités publiques et ceux qui, comme moi, ont entre 30 et 40 ans et portent un certain nombre de projets à destination de la communauté musulmane.

Le multiculturalisme belge a-t-il échoué ?
Non. Les récents événements sont le fait d’une infime minorité de personnes qui d’ailleurs ne sont pas uniquement d’origine étrangère, puisqu’il y a des convertis. La communauté musulmane critique d’ailleurs autant les attentats que les Belges qui ne sont pas musulmans. Il faut éviter de dire qu’il s’agit d’actes intrinsèques à la communauté musulmane : ce sont nos sociétés qui produisent ces monstres. La responsabilité est collective.

Depuis les attentats du 13 novembre, on a eu l’impression que le quartier de Molenbeek a cristallisé les critiques. A tort ?
Oui et non. Le souci est d’être dans la mesure et la nuance. Il est évident que dans cette commune, un réseau a bénéficié de soutiens au sein d’un petit milieu de délinquants et de criminels du quartier. Mais avant que les regards ne se tournent vers Molenbeek, je crois que les médias ont la mémoire courte. Car nous avons déjà connu cela à Anvers, où s’est développé Sharia4Belgium, ce réseau qui a envoyé nombre de combattants en Syrie. Il y a aussi eu la petite ville de Vilvorde, où ont eu lieu les premiers départs en Syrie en lien avec une mosquée qui faisait du rabattage. Dans le cadre de l’enquête sur les attentats du13 novembre , il y a eu aussi des perquisitions à Verviers. On voit que les filières agissent par rapport à l’endroit où les candidats sont, non par rapport aux caractéristiques intrinsèques à une commune. Il ne faut pas stigmatiser une population tout entière.

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