Charlottesville : c'est quoi "l'alt-right", cette "droite alternative", radicale et connectée, venue des États-Unis ?

EXTRÉMISME - Depuis le rassemblement d'extrême-droite meurtrier à Charlottesville, aux États-Unis, mais surtout depuis la campagne de Donald Trump, le terme "alt-right" fait beaucoup parler. Mais que désigne vraiment cette "droite alternative", nébuleuse située au croisement des réseaux sociaux et des revendications identitaires ?

La scène a lieu dans le hall de la Trump Tower, à New York, mardi, deux jours après le rassemblement d'extrême-droite qui a fait un mort et des dizaines de blessés, dans la bourgade de Charlottesville (Virginie). Une journaliste évoque devant Donald Trump les propos du sénateur républicain John McCain, qui fait le lien entre cette attaque meurtrière et "l'alt-right". Visiblement irrité, le président américain lui rétorque : "Donnez-moi la définition de l'alt-right. Définissez-la. Donnez-moi la définition. Allez." 

Terme omniprésent depuis le drame de Charlottesville, "l'alt-right" a fait une percée dans le débat public pendant la campagne victorieuse de Donald Trump. L'alt-right est une abréviation "d'alternative right", ou "droite alternative". En octobre 2016, quelques jours avant la victoire de Trump à la présidentielle, un journaliste du New Yorker donnait sa propre définiton de l'alt-right : "une association vague de nationalistes blancs, néo-monarchistes, masculinistes, conspirationnistes, nihilistes va-t-en-guerre et trolls de réseaux sociaux". L'un des points communs de cette ribambelle de militants est d'avoir soutenu Trump pendant sa campagne. Comme le montre Google Trends, les recherches "alt right" ne font qu'augmenter jusqu'à l'élection de Trump.

L'alt-right n'a pas d'idéologie cohérente, c'est une étiquette, comme "snob" ou "hipster"Andrew Marantz, journaliste au New Yorker

Le journaliste du New Yorker poursuit sa description : "L'alt-right n'a pas d'idéologie cohérente, c'est une étiquette, comme "snob" ou "hipster", souvent reniée par ceux qui l'incarnent. Le terme s'applique habituellement aux conservateurs ou réactionnaires qui sont actifs sur internet et trop anti-establishment pour se sentir affiliés au parti républicain. Bizarrement, cette catégorie inclut le candidat républicain à la présidentielle lui-même (Donald Trump, ndlr). Elle inclut également des commentateurs extrémistes, longtemps dénigrés ou ignorés par les médias, mais désormais pris au sérieux par les éditorialistes."


Qu'en disent les dictionnaires ? Pour dictionary.com, l'alt-right est "un mouvement politique originaire des réseaux sociaux et des forums en ligne, composé d'une frange des conservateurs qui soutiennent des idées d'extrême-droite, comme le nationalisme blanc et l'antisémitisme". Pour le dictionnaire Oxford, c'est "un groupe idéologique associé à des points de vue extrêmement conservateurs ou réactionnaires, caractérisé par un rejet de la politique traditionnelle et par l'utilisation des médias en ligne pour diffuser délibérément des publications controversées." 

Cette expression (...) ne peut pas être réduite à la nébuleuse néonazie, bien que certains de ses membres en fassent partieStéphane François, politologue

Dans toutes ces définitions, on trouve un mélange d'idéologie réactionnaire et d'utilisation des réseaux sociaux. L'alt-right n'est donc pas à proprement parler un mouvement politique, avec son organisation, ses représentants et son programme officiel, mais une étiquette commune dont se prévalent certains et pas d'autres. 


"Cette expression recouvre plus une mouvance, plutôt qu’un mouvement structuré, d’auteurs et de groupuscules, aux discours parfois contradictoires, professant un discours anti-métissage parfois raciste, parfois xénophobe, chez certains antisémites ou suprémacistes blanc ; mais elle ne peut pas être réduite à la nébuleuse néonazie, bien que certains de ses membres en fassent partie", affirme le politologue Stéphane François, dans un article publié sur le site de la fondation Jean Jaurès, un cercle de réflexion proche du Parti socialiste.

Trop vague, l'expression "alt-right" pourrait ainsi entretenir la confusion entre les diverses composantes de cette sphère idéologique. De nombreuses voix accusent des néonazis d'utiliser ce terme comme une couverture. Alors que des signes et symboles nazis ont été arboré lors des rassemblements d'extrême droite de Charlottesville, plusieurs médias, comme l'agence Associated Press, Numérama ou Konbini estiment que les militants néonazis doivent être nommés comme tels, et non-pas comme membres de l'alt-right.

Communication virale, mais vieilles racines intellectuelles

Les différents symboles utilisés par la nébuleuse de l'alt-right illustrent cette confusion idéologique. Exemple le plus marquant : Pepe the frog. Ce personnage de grenouille à forme humaine, qui n'avait rien à voir avec une quelconque idéologie lors de sa création puis de son arrivée sur internet, en 2008, a progressivement été repris par des militants se réclamant de l'alt-right.


Entre 2014 et 2015, "Pepe la grenouille" se retrouve sur les réseaux sociaux, parfois déguisé en nazi, tournant en dérision certains thèmes de gauche, puis grimé en Donald Trump ou en Marine Le Pen. En octobre 2015, le futur président lui-même reprend le symbole à son compte sur Twitter, alors que ses axes de campagne flattent cette "nouvelle" extrême droite : lutte contre l'immigration et contre les politiques en faveur des femmes, des minorités sexuelles ou ethniques.

Si l'alt-right, ses thèmes et ses symboles sont largement partagés sur les réseaux sociaux depuis deux ans, les origines idéologiques de la "droite alternative" remontent à bien plus loin. "Ses premiers théoriciens [ont] commencé à produire dès les années 1960, explique Stéphane François. "Elle est enfin internationale : dès la fin des années 1960, elle a noué des liens avec l’extrême droite européenne, notamment française. Jeffrey Kaplan et Leonard Weinberg l’ont qualifiée au début des années 2000 d’extrême droite 'euro-américaine'.


L'historien des droites radicales fait remonter l’expression "alternative-right" à 2008. Une expression fondée, écrit-t-il, par "l’universitaire paléoconservateur (en opposition au néoconservatisme) Paul Gottfried pour définir cette extrême droite euro-américaine. Ultralibéral, inégalitaire, condamnant le multiculturalisme, ancien conseiller de Richard Nixon et de Pat Buchanan, Gottfried entretient des liens avec l’extrême droite tant européenne qu’américaine."

Les Bush appellent à "rejeter le racisme, l'antisémitisme et la haine"

D'abord l'œuvre d'intellectuels, l'idéologie "alt-right" est ensuite promue et démocratisée par des médias et des éditorialistes, notamment via les réseaux sociaux. Ces médias Exemple le plus célèbre : Breitbart News, dont l'ex-directeur Steve Bannon a été nommé conseiller de Donald Trump. Parmi ces éditorialistes siglés "alt-right", certains assument d'être des suprémacistes blancs, comme Richard Spencer, leader autoproclamé de l'alt-right, alors que d'autres s'en défendent. Certains se focalisent sur l'immigration ou l'antiféminisme, comme le journaliste de Breitbart Milo Yiannopoulos. Certains diffusent de fausses informations ou des théories conspirationnistes, comme Alex Jones, d'autres ne font que relayer des informations vérifiées. 


L'émergence de l'alt-right et de son agenda identitaire continue de provoquer des remous au sein de la droite américaine. Mercredi, les deux anciens présidents américains George H.W Bush et son fils George W. Bush, tous deux républicains, ont appelé les Etats-Unis à "rejeter le racisme, l'antisémitisme et la haine sous toutes ses formes", après les violences à Charlottesville, 24 heures après que Donald Trump qui a renvoyé dos à dos les suprémacistes blancs et manifestants antiracistes.

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