Crise au Venezuela : "Il n'y a pas une opposition réductible à l'extrême droite, comme le laisse à penser Maduro"

Crise au Venezuela : "Il n'y a pas une opposition réductible à l'extrême droite, comme le laisse à penser Maduro"

DirectLCI
OPPOSITION - Une grave crise secoue le Venezuela depuis quatre mois. A la manœuvre : une opposition hétéroclite, tant au Parlement que dans la rue. Une situation complexe décryptée pour LCI par Frédérique Langue, directrice de recherches au CNRS et spécialiste du Venezuela.

Au lendemain de l'attaque avortée d'une caserne militaire par des membres rebelles de l'armée vénézuélienne, quelques jours après l'élection d'une nouvelle Assemblée constituante, le pays parait toujours plus plongé dans une grande confusion. Confusion qui se prolonge jusqu'à l'identité des opposants au président Maduro. Historiquement renvoyés à l'extrême-droite par ses détracteurs chavistes, où se situent-ils politiquement ?

LCI : L'opposition politique peut-elle se résumer à la Table de l'unité démocratique (MUD), cette coalition qui rassemble des partis d'obédiences idéologiques diverses ?

Frédérique Langue : Une perspective historique s'impose pour comprendre l'opposition à Maduro. Celle-ci n'est pas nouvelle : elle s'est organisée sous Chávez, ce stratège politique et idéologique contre lequel il était difficile de se mobiliser. L'un des fondements de cette nouvelle mobilisation revient à ces partis habituels, marginalisés par Chávez. A savoir l'Action Démocratique et les sociaux-chrétiens du COPEI, qui font partie de l'ancien régime. Mais ils ont eu des dérivés au sein d'une opposition renouvelée, du fait d'une nouvelle génération. C'est par exemple le cas d'Henrique Capriles et son parti Primero Justicia, ou Leopoldo Lopez du parti Voluntad Popular, qui a été emprisonné puis libéré avant d'être assigné à résidence ce week-end. Ces nouvelles générations ont également changé le nom des partis. Primero Justicia ou Voluntad Popular, qui sont les deux partis en vue, ont également eu une approche politique qui s'est détachée de la prospérité pétrolière qui avait profité aux gouvernements antérieurs. L'organisation en terme de "résistance" au projet de Cháveza effectivement été impulsée par la Table de l'unité démocratique (MUD), dans laquelle se sont rejoints - et ont trouvé un terrain d'entente en 2009 - les anciens partis, les nouveaux, d'autres qui se sont agrégés. Parmi ces derniers on retrouve des mouvements de gauche, composés de militants mais aussi de guerilleros. C'est pour toutes ces raisons que, contrairement à ce que nous voyons en France, il n'est pas possible de parler d'une opposition "classique". Il s'agit là d'une opposition très diverse, qui a existé à gauche voire très à gauche depuis le début. Et donc qui n'est pas réductible à une extrême droite, comme le laisse à penser le discours du président Maduro et avant lui Chávez.

LCI : Pourquoi ce recours systématique à l'extrême droite dans la bouche du président pour dénoncer ses opposants ?

Frédérique Langue : C'est un classique du discours anti-impérialiste, toujours mobilisateur au Venezuela et même plus largement en Amérique latine. Des opposants d'extrême droite ? Cela est difficile à croire. Si cela fut le cas lors de la tentative de coup d'Etat contre Chávez en 2002, cela n'est désormais plus du tout pertinent.

En vidéo

Crise au Venezuela : une partie de l'armée se rebelle

LCI : Qui sont les opposants que l'on observe dans les rues du pays ?

Frédérique Langue : Il s'agit aussi bien d'opposants politiques que de citoyens qui manifestent car ils n'ont plus les moyens de vivre. Fait notable, ils sont issus des quartiers populaires, où on retrouve des électeurs de Chávez et qui auraient donc tendance à défendre son héritage. Les mobilisations à l'est et à l'ouest de Caracas le montrent : ce sont des habitants de quartiers modestes. Ce ne sont pas seulement des bourgeois. D'ailleurs certains d'entre eux ont tout simplement quitté le pays pour s'installer aux Etats-Unis ou en Europe. On constate également la présence de nombreux jeunes.

LCI : Ces manifestants se réclament-ils des partis politiques composant l'opposition parlementaire ?

Frédérique Langue : Il y a sans doute un message qui passe. Mais on constate qu'ils justifient leurs manifestations par la difficulté du quotidien : pour faire ses courses, pour acheter des médicaments, contre des hôpitaux qui deviennent des mouroirs. Certes, certaines motivations sont politiques, en souvenir de Chávez, mais il s'agit avant tout de raisons sociales qui les jettent dans la rue.

LCI : Quel rôle joue les collectifs armés dans la crise ?

Frédérique Langue : Ce sont eux qui ont envahi l'Assemblée nationale le 5 juillet. Il s'agit de collectifs armés par le régime. Ils sont à sa solde, ce qui ne sera jamais avoué, si ce n'est par certains militaires qui ont contribué à les créer. Le premier ministre de la Justice de Maduro a d'ailleurs souligné que la principale difficulté à laquelle sera confronté le gouvernement ces prochaines années, quel qu'il soit, est le contrôle de ces groupes.

LCI : Comment interpréter la tentative de soulèvement dans l'armée ?

Frédérique Langue : Avec beaucoup de prudence. Les militaires ayant participé à ce soulèvement ont indiqué être envoyé par des mouvements d'extrême droite. C'est en tout cas la version officielle. Reste à savoir s'il s'agit d'une initiative venant de l'intérieur de l'armée, ou téléguidée par le gouvernement pour en faire un argument sur la scène internationale. Les deux sont possibles, car les trahisons sont fréquentes dans l'armée.

LCI : Peut-on parler de guerre civile au Venezuela ?

Frédérique Langue : Non. Certes, il y a des collectifs armés, de la répression. Mais l'opposition, elle, ne l'est pas. Selon la définition de la Convention de Genève, il n'y a pas de guerre civile. Nous ne sommes pas dans la configuration de 2002, quand des composantes de l'armée avaient pris part à la crise. Il n'y a pas d'acteurs armés aujourd'hui.

Plus d'articles

Sur le même sujet