Lutte contre le terrorisme : pourquoi la Turquie s'en prend-elle aux Kurdes ?

Lutte contre le terrorisme : pourquoi la Turquie s'en prend-elle aux Kurdes ?

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DECRYPTAGE - Entre surprise et consternation en Occident, la Turquie a lancé, depuis la fin juillet, une offensive contre la mouvance kurde, pourtant alliée objective de la lutte contre Daech dans la région. En cinq points, metronews vous détaille les motivations (troubles) d'Ankara.

Le 23 juillet dernier, la Turquie surprenait la communauté internationale en s'engageant dans une série de frappes aériennes en Syrie et en Irak. Ces manœuvres ciblent à la fois les positions de l'Etat islamique (EI) et celles du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK).

Après presque deux semaines d'opérations, le bilan paraît inégal : plus d'une soixantaine de frappes ont été menées contre le PKK, et trois seulement contre l'EI. Dans sa lutte contre "tous les terrorismes", le président turc Tayyip Recep Erdogan donne dans le deux poids deux mesures. Mais dans quel but ? Eléments de réponse en cinq points.

 Se débarrasser d'une frange de l'opposition
Parallèlement aux frappes de l'armée turque, une opération anti-terroriste est menée sur le territoire turc à partir du 23 juillet. En quelques jours, les forces de l'ordre procèdent à plus de 1400 interpellations. Là encore, les moyens déployés sont inégaux : trois quarts des personnes interpellées sont affiliées au PKK, contre 350 liées à l'EI.

Le 31 juillet, l'ouverture d'une enquête contre le parti pro-kurde HDP est annoncée par la Cour Suprême. Le co-président du parti, Salahattin Demirtas, risque jusqu'à 24 ans d'emprisonnement pour apologie du terrorisme. En octobre 2014, les leaders du HDP avaient manifesté leur soutien aux combattants kurdes du YPG en Syrie, accusés par le pouvoir d'être une branche du PKK.

► Garder le pouvoir...
En décrédibilisant l'opposition pro-kurde, Erdogan cherche à rétablir son autorité et celle de son parti. Lors du scrutin legislatif du 7 juin dernier, les 13% de voix obtenus par le HDP font subir une défaite inédite à l'AKP au pouvoir. Pour la première fois en treize ans, le parti du président Erdogan perd sa majorité absolue au Parlement, et se voit contraint de partager le pouvoir avec l'opposition.

En conséquence, un gouvernement de coalition doit être formé, auquel le président rechigne manifestement. Une seule alternative pour Erdogan : organiser un scrutin législatif anticipé, et reconquérir la majorité absolue de son parti au Parlement.

La croisade lancée contre le PKK pourrait avoir l'effet escompté : avec un HDP hors de course, et un climat de terreur favorable à faire du président l'homme providentiel, l'AKP pourrait bien se rétablir.

► ... et le renforcer
En rétablissant la majorité absolue de l'AKP au Parlement, Erdogan aurait le champ libre pour passer en force son projet de présidentialisation du pays. Projet que sa défaite au scrutin du 7 juin avait fortement compromis.

Cette réforme de la Constitution turque devrait permettre la transition d'un régime politique parlementaire vers un régime présidentiel. Une réforme controversée, comparée ironiquement par l'opposition à un Sultanat, dans lequel Erdogan s'octroierait les pleins pouvoirs.

► Obscurcir les liens entre Turquie et Daech
C'est l'un des points noirs de la position turque dans le conflit syrien depuis ces dernières années : le double-jeu du pays vis-à-vis de l'Etat Islamique. Critiquée pour son immobilisme lors du siège de Kobané , la Turquie avait souffert d'une isolement au sein de la communauté internationale.

En mai dernier, la diffusion d'une vidéo révélant une livraison d'armes des services spéciaux turcs à des groupes djihadistes syriens avait renforcé le doute quant aux intentions réelles de la Turquie.

En présentant sa guerre ouverte contre le PKK comme une lutte contre "tous les terrorismes", le président Erdogan -  qui a promis, cette semaine, de combattre "bientôt" l'EI en Syrie - permet de troubler les pistes concernant les relations entre la Turquie et le groupe islamiste.

► Stopper l'avancée kurde en Syrie
Erdogan n'a eu de cesse de le répéter : il fera tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher la création d'un état kurde au nord de la Syrie, perçu comme une menace pour la sécurité du territoire turc. S'attaquer aux positions du PKK en Irak permet ainsi de briser la ligne continue de la présence kurde au sud de la frontière turque.

Le projet d'une zone-tampon séparant la Syrie et la Turquie s'inscrit dans la même logique. Jusqu'à présent refusée par Washington, l'idée pourrait voir le jour. Depuis le feu vert donné par la Turquie à l'armée américaine pour l'utilisation de ses bases aériennes, les États-Unis seraient finalement prêts à faire cette concession au président Erdogan.  

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