Ouvriers de Fukushima : "Une fois le danger écarté, le Japon a vite fait de détourner les yeux"

Ouvriers de Fukushima : "Une fois le danger écarté, le Japon a vite fait de détourner les yeux"

ENTRETIEN - Arnaud Vaulerin, correspondant de "Libération" au Japon, dresse un portrait saisissant des "gitans du nucléaire", ces "humains jetables" qui oeuvrent en silence sur le chantier de la centrale de Fukushima-daiichi, théâtre il y a cinq ans jour pour jour du plus grave accident nucléaire depuis Tchernobyl.

Depuis la catastrophe du 11 mars 2011 – le plus grave accident de l'histoire du nucléaire civil depuis Tchernobyl en 1986 – près de 46.000 ouvriers sont intervenus pour rafistoler, décontaminer et nettoyer le site de la centrale de Fukushima-daiichi, dans le nord-est du Japon. Des milliers d'autres vont suivre, pour s'atteler au démantèlement de la centrale, qui devrait prendre, au mieux, une quarantaine d'années.

Arnaud Vaulerin, le correspondant du quotidien Libération au Japon, a sillonné pendant deux ans la région de Tohoku, carnet à la main, pour tenter de sonder ces "gitans du nucléaire", ces "humains jetables", qui "chaque jour réalisent des petits miracles sur le plus grand chantier du pays". De ces entretiens menés pendant de longs mois est sorti un livre, La Désolation, les humains jetables de Fukushima  (éditions Grasset), qui se dévore comme un polar. Entretien.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux ouvriers de Fukushima ?
Deux ans après la catastrophe, la centrale s'est mise à prendre l'eau de toutes parts. Le site a commencé à faire face à de gros problèmes de fuites d'eaux contaminées – un problème qui est loin d'être réglé. Il faut agir vite, pomper, canaliser, stocker. Des milliers de bras sont nécessaires pour faire le travail. Mais on ne sait pas grand-chose de ce bataillon de manœuvres, de cette "chair à atome". C'est le vide médiatique. Une fois le danger écarté, le reste du Japon a vite fait de détourner les yeux. Alors j'ai décidé de les rencontrer.

Quelles sont leurs conditions de travail ?
Leurs conditions de travail sont souvent harassantes. "Mon travail n'est pas dur, c'est pire", m'a expliqué un adolescent épuisé, qui fumait clope sur clope. Quand je l'ai rencontré, il était chargé de "changer les tuyaux rouillés des systèmes de refroidissement et l'évacuation des eaux vers les réservoirs". Il a accepté de me parler parce qu'en quelques mois, il avait déjà atteint la limite annuelle des 20 millisieverts, au-delà de laquelle les ouvriers du nucléaire doivent se mettre au vert. Il m'a confié avoir travaillé dans des zones très contaminées où l'exposition atteignait plus d'un millisievert par jour.

Des ouvriers ayant opéré sur le chantier de la centrale après la catastrophe ont-ils trouvé la mort ?
Officiellement, aucun ouvrier n'est mort du fait de son exposition aux radiations. En octobre dernier, un premier cas de leucémie a été reconnu chez un ouvrier de la centrale. Sur les 46.000 ouvriers sont intervenus depuis 2011, 32.700 ont reçu plus de cinq millisieverts, ce qui leur donne le droit d'être indemnisés si une pathologie se développe un jour. Mais d'autres ont reçu un niveau bien plus élevé de radiations. En outre, une dizaine d'accidents du travail ont été recensés. Deux employés ont été emportés par la vague le 11 mars. Mais sur les autres cas, Tepco (la Tokyo Electric Power Company, qui gère la centrale, ndlr) refuse de communiquer.

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Leur sécurité est-elle assurée sur le site ?
Sur la question des radiations, beaucoup de choses se sont améliorées depuis un an. Mais il reste des endroits très contaminés. Au cours de mes entretiens, on m'a rapporté que beaucoup de manœuvres, mal formés, se blessent au travail, se coupent, chutent et s’épuisent. "Les accidents se succèdent", m'a raconté un ouvrier. L'été, il fait très chaud. Les manoeuvres, en combinaison, ne peuvent ni boire ni se soulager. L'un d'entre eux a vu deux personnes mourir de crises cardiaques et de déshydratation.

Parviennent-ils à faire respecter leurs droits ?
S'ils travaillent pour de grandes entreprises sérieuses, comme Tepco et ses sous-traitants directs (Toshiba, …), globalement, ils parviennent à faire valoir leurs droits et ont de bons salaires. Mais plus vous descendez dans l'échelle de la sous-traitance, plus le respect de la loi en matière de droit du travail est laxiste, voire inexistant. On y emploie un bataillon de manœuvres mal formés et sous-payés, à qui la prime de risque est rarement versée.

Quels sont les cas les plus graves ?
On rencontre les plus graves infractions à partir du troisième niveau de sous-traitance. C'est un maquis touffu d'entreprises plus opaques les unes que les autres, de sièges sociaux étranges. Certaines sociétés ont été montées simplement pour recruter de la main-d’œuvre, et la fournir à d'autres entreprises. J'ai rencontré un ouvrier qui avait répondu à une banale petite annonce, et s'est retrouvé à faire du nettoyage sur le site de la centrale. Cette offre d'emploi était un mensonge total. Entre les discours et la réalité, c'est le grand écart. Certains ouvriers sont trompés en permanence. Des syndicalistes ont pu mettre au jour que des ouvriers recevaient des ordres de sociétés avec qui ils n'avaient signé aucun contrat.

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Certains sous-traitants ont-ils des liens avec la mafia ?
Voilà une question qui intéresse tout le monde (rires). Sur le site de la centrale, on m'a rapporté des cas d'ouvriers recrutés directement par les yakuzas. Mais les autorités ont fait des efforts. C'était vrai au départ, ça l'est beaucoup moins. En revanche, dans les chantiers de décontamination autour de la centrale, la présence de la mafia locale serait beaucoup plus importante.

Dans votre livre, vous racontez combien il a été difficile de faire parler ces "gitans du nucléaire", qui sont "sans visage, ni parole". Pourquoi ces ouvriers acceptent-ils leur sort en silence ?
Au Japon, on ne conteste pas ouvertement les ordres. A fortiori dans un milieu où l'omerta est très forte. Souvent, dans leur contrat de travail, il est écrit que l'employé n'a pas le droit de s'exprimer publiquement. Alors le silence s'installe dans l'entreprise. Et dans le pays, la notion d'harmonie est très importante. Tout cela n'aide pas à libérer la parole.

Quel spectacle offre aujourd'hui la région de Fukushima ?
Dans certaines villes autour de Fukushima, des pyramides de sacs plastique remplis de déchets radioactifs s'empilent sur des centaines mètres. Ce sont des sacs en toile plastifiée qui ont une durée de vie limitée, de trois à quatre ans en moyenne. La catastrophe s'est déjà produite il y a cinq ans !
J'ai toujours eu une image d'un Japon rural, où la nature est très encadrée, taillée, millimétrée. Où la présence humaine est visible. Dans cette zone-là, c'est l'inverse. La nature a repris ses droits, avec une certaine violence. J'en garde l'image d'une terre de désolation, où la présence humaine a été supprimée.

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" La Désolation , les humains jetables de Fukushima", paru en février 2016 aux éditions Grasset, 20 euros (prix valable en France)

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