Tensions entre la Corée du Nord et les Etats-Unis : pourquoi le scénario d'une guerre "est très peu crédible"

Tensions entre la Corée du Nord et les Etats-Unis : pourquoi le scénario d'une guerre "est très peu crédible"

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INTERVIEW - Kim Jong-Un et Donald Trump rivalisent de déclarations tonitruantes ces derniers jours, laissant planer la menace d'un conflit entre les deux puissances. Celui-ci semble néanmoins peu crédible pour Antoine Bondaz, chercheur spécialiste de la Chine et de la Corée du Nord à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

"Le feu et la colère" de Donald Trump face aux promesses de Pyongyang de faire payer "un millier de fois" aux Américains "le prix de leurs crimes" : depuis plus d'une semaine, la tension demeure à son comble entre les Etats-Unis et la Corée du Nord. Dernier exemple en date ? Le régime nord-coréen a confirmé ce jeudi vouloir tirer quatre missiles vers l'île américaine de Guam, dans le Pacifique. Et la veille, le président américain avait affirmé sur Twitter que l'arsenal nucléaire américain était "plus fort et plus puissant" que jamais. Des menaces à prendre au sérieux ? Le point sur la situation avec Antoine Bondaz, chercheur spécialiste de la Chine et de la Corée du Nord à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), et auteur de "Corée du Nord, plongée au coeur d'un Etat totalitaire" (ed. du Chêne).

LCI : La joute verbale entre Donald Trump et Kim Jong Un peut-elle déboucher sur un conflit armé ?

Antoine Bondaz : Il y a toujours le risque qu’une escalade verbale se transforme en escalade militaire. Cependant, un conflit ne serait dans l’intérêt de personne, que ce soit la Corée du Nord et les Etats-Unis, mais aussi les pays de la région. Il peut y avoir des provocations militaires, des démonstrations de force des deux côtés… mais un conflit ou des frappes sont un scénario très peu crédible pour une raison simple : le coût humain et politique, au-delà même du coût économique, serait considérable.

LCI : Pour la Corée du Nord comme pour les Etats-Unis ?

Antoine Bondaz : Prenons les deux scénarios possibles. Si les Etats-Unis font des frappes préventives sur la Corée du Nord, rien ne garantit qu’elles soient efficaces pour neutraliser le programme nucléaire et balistique. Puis il y aurait une réponse militaire nord-coréenne sur les intérêts américains dans la région. Pas forcément l'île de Guam et la côte américaine, mais aussi en Corée du Sud ou au Japon. Pour rappel, à Séoul, une ville à 50km de la frontière, il y a 25 millions d’habitants, dont des centaines de milliers de ressortissants étrangers, parmi lesquels environ 2.000 Français. Seconde hypothèse, celui de frappes nord-coréennes sur la Corée du Sud ou aux Etats-Unis. Elles conduiraient à une réponse américaine extrêmement ferme et on aurait là un conflit qui déboucherait in fine sur une défaite du régime. La Corée du Nord a ainsi tout intérêt à éviter un conflit qu’elle serait sûre de perdre. De même que les Etats-Unis. Ainsi, une double dissuasion se met en œuvre. Mais elle n'est pas de même nature : une dissuasion par déni, "vous n’arriverez pas à réaliser vos objectifs politiques" côté américain, et une dissuasion par punition côté nord-coréen qui consiste à dire aux Américains : "Vous allez peut-être réussir vos objectifs de guerre, mais le coût sera considérable, vous ne pouvez pas vous le permettre".

LCI : Pourquoi l’île de Guam semble cristalliser les tensions ces derniers jours ?

Antoine Bondaz : Cette île est très importante pour le dispositif militaire américain en Asie et dans le Pacifique. Mais on en parle surtout car c'est en réalité le territoire américain le plus proche de la Corée du Nord. Pour cette dernière, Guam représente ce qu'elle peut atteindre le plus facilement comme territoire américain. Un territoire duquel partent régulièrement des bombardiers stratégiques américains.

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Tensions entre les USA et la Corée du Nord : le ton monte

Trump n'a pas de stratégie sur la Corée du NordAntoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

LCI : Que penser des tergiversations de Donald Trump sur le dossier nord-coréen, lui qui proposait à Kim Jong-Un de manger "un hamburger aux Etats-Unis" il y a quelques mois avant de le menacer aujourd'hui du "feu" et de la "colère" ?

Antoine Bondaz : Cette évolution n'est pas linéaire. Le président américain a fait des allers-retours entre la menace et l'ouverture au dialogue. Ensuite, il y a une cacophonie au sein de son administration : le directeur de la CIA souhaite un changement de régime et trois jours plus tard, le secrétaire d'Etat rappelle que les Etats-Unis n'ont jamais cherché à changer de régime… Au final, on constate qu'il n'y a pas de stratégie sur la Corée du Nord. Et on a l'impression que la stratégie de Trump est avant tout réactive. Sauf que cela pose de vrais problèmes : sa communication ne dissuade pas la Corée de Nord de faire de nouveaux essais balistiques, cela ne rassure pas les alliés des Etats Unis, et enfin cela ne permet pas d'apaiser les tensions. Tout cela est contre-productif.

LCI : La position de la Chine, soutien de Pyongyang, a-t-elle évoluée ?

Antoine Bondaz : Il n'y pas eu de virage diplomatique de la Chine. Depuis 2006, elle a voté toutes les résolutions de l'ONU sur la Corée du Nord, tout en faisant en sorte d'atténuer l'impact des sanctions. Nous sommes dans une continuité. L'objectif est avant tout la stabilité dans la région. Et ce, tout en apparaissant comme une puissance responsable, et donc en luttant contre la prolifération nucléaire, en mettant en scène le respect des sanctions…

LCI : Le calendrier pour dissuader la Corée du Nord de se doter de l'arme nucléaire se réduit au fil des mois. Cela n'expliquerait pas ces pics de tension de plus en plus fréquents ?

Antoine Bondaz : La Corée du Nord est déjà de facto une puissance nucléaire. Et sa position se renforce de jour en jour. Malgré les sanctions, le pays a développé son programme. Ce qui la met dans une position de négociation plus forte et plus solide qu'elle ne l'était il y a encore deux ou trois ans. Reste à savoir quel est l'objectif des Etats-Unis vis-à-vis de ce régime : s'il s'agit d'une dénucléarisation, ce processus sera sur le long terme. Mais s'il s'agit d'un gel de la menace, cela nécessite des négociations et impliquera des concessions américaines. Deux choses sont cruciales à très court terme : un dialogue entre les deux pays afin d 'éviter toute erreur de jugement qui pourrait transformer l'escalade verbale en conflit militaire. Puis, de mettre en place un système de gestion de crise pour éviter que ça ne débouche sur un conflit.

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