Procès de la cellule "Cannes-Torcy" : pour Jean-Charles Brisard, il s'agit du "premier procès de cette importance depuis plus de dix ans"

INTERVIEW - Le procès de ce qu'on appelle communément la "cellule Cannes-Torcy" s'est ouvert le 20 avril. La cour d'assises spécialement composée pour l'occasion se penche sur le cas d'une vingtaine de présumés djihadistes. Eclairage avec Jean-Charles Brisard, président du Centre d'Analyse du Terrorisme.

C'est un procès "hors-normes" qui s'est ouvert ce 20 avril 2017 : celui de la cellule djihadiste de "Cannes-Torcy", longtemps considérée comme l'une des plus dangereuses de France. Pendant cinquante-cinq jours d'audience, vingt personnes sont jugées par la cour d'assises spéciale de Paris pour un attentat contre une épicerie casher de Sarcelles en 2012, des projets d'attaques contre des militaires et des départs en Syrie. 


Cette cellule, démantelée en 2012, est pour les spécialistes, dont François Molins, le procureur de Paris, l'une des plus dangereuses depuis les attentats de 1995. Une organisation tentaculaire avec des ramifications qui s'étendent de Torcy à la Syrie en passant par Cannes. 


Pour tenter de comprendre les enjeux de ce procès hors du commun, LCI a demandé son éclairage à Jean-Charles Brisard, président du CAT (Centre d'Analyse du Terrorisme).

LCI : Les spécialistes disent régulièrement que la cellule" Cannes-Torcy" a été le groupe avant-gardiste des attentats de 2015. Pour quelles raisons ?

Jean-Charles Brisard : On retrouve dans la genèse et le développement de ce groupe de nombreux éléments précurseurs de la menace telle qu’elle existera à partir de 2013-2014. Tout d'abord, sa composition, celle d’un groupe d’amis d’enfance, la plupart convertis, passés par la petite délinquance puis ultra-radicalisés et réunis par un élément charismatique (Jérémie Louis-Sidney). Ensuite, son mode opératoire (plusieurs projets distincts visant des cibles militaires, juives ou indiscriminées) et son armement (armes automatiques, explosif improvisé, volonté de filmer leurs crimes). Enfin, les projets djihadistes de départ vers la zone syro-irakienne, qui se concrétisent pour certains membres de la cellule et qui reviennent ensuite en 2014, avec des idées d’attentats. En Syrie, plusieurs d’entre eux, notamment Ibrahim Boudina, Rached Riahi et Abdelkader Tliba, ont été membres ou proches de la "katiba" souche des attentats de Paris à laquelle appartenaient Abdelhamid Abaaoud et plusieurs des kamikazes du 13 novembre.

LCI : Que représente cette cellule pour les spécialistes du terrorisme ? Qu’a-t-elle de si particulier ?

Jean-Charles Brisard : Ce qui en fait un cas particulier, c’est sa structuration, son organisation et sa détermination à frapper ainsi que le fait que les différents cercles formant ce groupe sont relativement autonomes et fédérés par l’idée commune du djihad armé, avant même d’être partis sur zone. En réalité, avec "Cannes-Torcy", nous sommes à la charnière entre un réseau islamiste français et une filière djihadiste d’inspiration syro-irakienne. Le groupe est à l’origine du premier projet d’attentat sur le sol français en lien avec le contexte syro-irakien (il visait des militaires en juin 2013).

LCI : Doit-on voir dans cette organisation quelque chose qui tend à devenir la norme, avec des connexions géographiques, des ramifications tentaculaires ?

Jean-Charles Brisard : Cette organisation représente à plus d’un titre la menace telle que nous la connaissons depuis, notamment si l’on observe les attentats et projets d’attentats d’individus de retour du théâtre des opérations terroristes en Syrie et en Irak.

LCI : A-t-on déjà assisté à un procès similaire, en France ?

Jean-Charles Brisard : Oui, dans le passé, la justice française a connu des procès importants, notamment celui du réseau de Chasse-sur-Rhône (les poseurs de bombes du GIA de 1995) en 1997, qui comptait 41 prévenus. Ou encore ceux du Gang de Roubaix en 2001 (près de 30 prévenus) et des filières tchétchènes en 2006. Mais il s'agit du premier procès de cette importance depuis plus de dix ans.

Jean-Charles Brisard : Que sait-on des deux hommes partis en Syrie et dont on a perdu la trace ?

Jean-Charles Brisard : Rached Riahi, qui a participé à au moins deux projets d’attentats, a quitté la France pour la Syrie en octobre 2012. Il a d’abord rejoint Jabhat al-Nosra (devenu Jabhat Fath al-Sham) avant de rejoindre l’Etat Islamique. On sait qu’il a combattu dans ses rangs et qu’il a été blessé. Il a également participé à des activités de propagande de l’organisation. Yassine Chebil, qui a également participé aux projets d’attentats du groupe, a quitté le territoire français pour rejoindre l’Etat Islamique en décembre 2014 alors qu’il était sous contrôle judiciaire. Des informations non confirmées ont fait état de son décès en 2015.

Le procès doit durer jusqu'au 7 juillet.

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