Procès Merah : "C’était pas des tirs, c’était des exécutions", raconte un rescapé de l’école Ozar Hatorah

JUSTICE- Yacov S. 33 ans, bénévole en 2012 de l’école Ozar Hatorah est venu témoigner ce mardi matin au procès d’Abdelkader Merah et Fettah Malki. Il avait assisté, le 19 mars 2012, aux 4 assassinats perpétrés dans cette école juive de Toulouse. Il avait été visé par le tireur, sans être touché.

Veste noir, chemise blanche, lunettes de vue, coiffé d'une kippa, Yacov S. 33 ans, est venu livrer ce mardi matin son témoignage devant la cour d’assises spéciale de Paris où sont jugés Adelkader Merah, frère de Mohamed Merah, et Fettah Malki, ami d’enfance de celui qui sera surnommé le "tueur au scooter".


En 2012, Yacov S. était alors bénévole à l’école Ozar Hatorah. Le 19 mars de cette même année, vers 7h55, Yacov S. ramenait un véhicule Ford Transit appartenant à l’école, véhicule qu’il avait emprunté la veille. Patientant au volant de son camion au niveau du portail d’entrée, il avait vu dans la foule un homme de taille moyenne, casque blanc et blouson sombre. 


Arrivé devant l’entrée, l’homme avait sorti une arme et tiré sur les gens. Ce n'est qu'en le voyant s'énerver sur un pistolet-mitrailleur et sortir une deuxième arme que Yacov S. a réalisé ce qu'il se passait réellement. Ce jour-là, il a assisté à l'exécution des quatre victimes de l’école Ozar Hatorah : Jonathan Sandler, 30 ans, ses deux fils Arié et Gabriel, 5 et 3 ans, et Myriam Monsonego, 8 ans. Lui-même y a échappé de peu. Mohamed Merah l'a mis en joue, sans l'atteindre.

"Il tire sur les corps qui étaient par terre"

Devant la cour, Yacov S. fait le récit de son début de journée, le 19 mars 2012. Venu assister à la prière d'Ozar Hatorah, il se souvient précisément avoir croisé "Jonathan Sandler et ses deux enfants et l’avoir salué". Puis, l'homme casqué a fait irruption. "Je le vois s’approcher de Monsieur Sandler. Au début, je ne comprends pas", raconte le témoin à la barre. 


Il poursuit : "Je vois Monsieur Sandler s’agiter devant cette personne. Il fait un mouvement circulaire. Je n’avais pas vu que l’homme avait une arme automatique. Après, je le vois sortir un revolver, je le vois tirer sur Jonathan Sandler, sur son fils à droite, puis sur son fils derrière." Le macabre récit continue: "A deux-trois mètres de l’entrée, il tire sur la fille du directeur. Il tire après en l’air. Il est sorti. Il a continué à tirer sur les corps qui étaient par terre". Mohamed Merah vient ensuite vers lui, prend son arme et tire dans sa direction. L’impact a été retrouvé 10 centimètres sous le pare-brise. "Si je n’avais pas fait marche arrière…" Mohamed Merah est ensuite reparti sur son scooter : il a tué trois enfants, un adulte et blessé un adolescent.

"Eprouvez-vous de la haine ?"

Yacov S. a repris ses fonctions quelques mois après les attaques dans l'école. "Beaucoup d'élèves étaient très tendus", se souvient-il. Les murs d'enceinte de l'école ont été surélevés et des fils barbelés ont été installés. "Ça m’a énormément choqué. En 2011, on avait fait un voyage en Pologne pour visiter les camps. Avec ces barbelés, chacun pensait, au fond : 'Ça recommence.'" 


"Monsieur, vous êtes un homme pieux, éprouvez-vous de la haine aujourd’hui ? " lui demande l’avocate des parties civiles. Après un long silence, le témoin répond : "C’est difficile de répondre. Mais en tant que croyant, ce n'est pas de la haine que j'éprouve, c’est de l’incompréhension..."


"Quand vous voyez le tireur commettre ses crimes, avez-vous trouvé qu’il agissait dans l’excitation et la précipitation ou avez-vous trouvé qu’il agissait froidement et calmement ?", demande Me Elie Korchia, un des avocats de la famille Sandler, au témoin. "Je n’ai pas vu le visage du tireur mais je ressentais cette haine de la part du tireur. Il n’y avait pas d’hésitation. C’était pas des tirs, c’était des exécutions. On sentait une détermination dans ses actes."


L’avocat qui défend la famille endeuillée s’adresse alors à l’accusé : 

- Monsieur Abdelkader Merah, éprouvez-vous de la honte par rapport aux assassinats commis par votre frère ?

- C’est pas une question de honte, c’est de la tristesse, répond l’intéressé. Comment peut-on en arriver là ? S’entretuer entre nous...

"Je condamne les actes de mon petit-frère"

Celui qui est poursuivi pour complicité ôte ses lunettes de vue et continue : "Ce que mon cœur ressent, c'est de la tristesse, de la compassion." Il poursuit : "Je ne m'adresse pas à la cour, je ne dis pas ça pour les journalistes, je m'adresse à tous les croyants, comme Monsieur S. (Yacov ndlr), on est des frères de religion, je suis dans un état d’émotion. […] Voir ces actes de l’extérieur, c’est déjà insoutenable. Bien sûr que je condamne les actes de mon petit frère. J’ai honte."


Me Olivier Morice, avocat de la famille de Mohamed Legouad, militaire abattu le 15 mars 2012, fait remarquer à l’accusé que c’est la première fois qu’il exprime des regrets. L'avocate générale, elle, juge " insupportable de dire que cela concerne la communauté de croyants". Yacov S., lui, écoute les questions et réponses posées à l’accusé. Durant tout son témoignage, il n’a jamais regardé Abdelkader Merah. 

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"L'angoisse d'être suivi"

A la sortie de l’audience, devant quelques journalistes, le trentenaire répète que ce jour restera à jamais "gravé". Il raconte son quotidien depuis les attaques de Toulouse, marqué par la peur : "Il y a cette angoisse d’être suivi, la peur des scooters qui s’arrêtent à mon niveau ou des personnes qui ont un casque et qui s’approchent de trop près. Il y a toujours cette peur et ce trauma mais sur lesquels j’essaie de travailler. La vie a repris, il faut continuer. J’ai une femme, trois enfants, mon travail d’enseignant… Ça m’aide à prendre du recul."


Une prise de distance difficile à maintenir, lui qui a vécu "très difficilement" les attentats perpétrés en France et en Europe depuis 2015 : "Je me dis que ça ne s’arrête pas, que ça continue, et je me demande quand cela va s’arrêter en espérant que cela s’arrête."


A-t-il un avis sur la complicité entre Mohamed Merah et Abdelkader Merah ? Proches comme ils étaient, tels qu’ils ont été décrits, il n'imagine pas que l’aîné ait pu ignorer les intentions de son cadet. Yacov S. n'assistera pas à la suite des débats mais suivra tout de même le procès. Avec un espoir : "J'espère que justice sera faite".

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