Avec "Anguille sous roche", Ali Zamir assure l’avenir de la littérature francophone

Avec "Anguille sous roche", Ali Zamir assure l’avenir de la littérature francophone

RÉVÉLATION - Son premier roman, "Anguille sous roche" (Le Tripode), vient de remporter le prix Senghor. Ali Zamir, auteur comorien de 27 ans, a révolutionné la conventionnelle rentrée littéraire avec ce texte inouï, qui plonge dans les pensées d’une jeune fille en une seule longue phrase de 320 pages. Rencontre.

Il a de grands yeux un peu inquiets, qui s’illuminent en une seconde avant de retourner vers un horizon imaginaire. Ali Zamir n’a que 27 ans, mais il semble déjà avoir beaucoup vécu, beaucoup lu, beaucoup écrit. C’est d’ailleurs le cas, même si on ne connaît de lui qu’un seul texte. Mais quel texte ! Anguille sous roche est un joli choc littéraire, d’abord porté par les libraires, puis par le bouche-à-oreille. Le prix Senghor lui a été remis lundi 3 octobre : il aurait bien mérité un Goncourt, si l'Académie avait pensé à sélectionner un éditeur courageux comme Le Tripode.


Ali Zamir parle posément, enfoui dans un fauteuil parisien. Il a bien failli ne pas pouvoir venir en France : sa demande de visa avait été refusée fin août, sans raison. Une pétition plus tard, visa et agenda surchargé en poche, l’écrivain nous raconte son parcours. "J’ai toujours écrit, depuis que je suis enfant, j'écrivais les contes qu'on me racontait pour m'entraîner. J’ai fini par quitter les Comores en 2005 pour faire cinq ans de lettres modernes à l’université du Caire. J’avais écrit des nouvelles qui ont remporté des prix, et c’est ce qui m’a donné le courage de commencer un roman en dernière année, qui est devenu Anguille sous roche."

Un récit sans ponctuation pour que le lecteur épouse son rythme

Il écrit, comme dans un seul souffle, l’histoire d’une jeune fille qui se noie, quelque part dans l’océan Indien, et qui voit défiler toute sa vie. Une vie dans l’archipel des Comores, à observer les pêcheurs, fumer en cachette, tomber amoureuse, écouter les légendes, rêver d’ailleurs, de Mayotte, de l’autre côté de l’Océan. Sans ponctuation. Seules les virgules rythment ce récit houleux, entêtant, au vocabulaire aussi rare, riche que précis. Rien d’expérimental là-dedans : l’écriture d’Ali Zamir se lit comme une respiration ou un battement de cœur.

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Ali Zamir

Anguille, la jeune noyée qui crie sa rage de vivre, revoit passer son père, Connaît-Tout, sa soeur, Crotale, son grand amour, Vorace... Autant de noms qui claquent comme des créatures mythologiques, aux attitudes pourtant bien humaines, allant de la tendresse à la trahison, du mot d'amour à l'insulte. "Anguille sous roche est un texte qui a tous les caractères universels de la littérature", remarque Ali Zamir, "il mélange tous les registres, la langue populaire, la langue classique... On a tendance à classifier les œuvres littéraires, or j’ai horreur de ça, comment pourrons-nous dire que la littérature n’a pas de frontières alors qu’on lui en impose ?".

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Ali Zamir

Il n’y a certes aucune frontière entre ce roman stupéfiant de beauté et de maîtrise, et certains romans de Giono ou Le Clézio. Qu’Ali Zamir nous arrive des Comores est un précieux cadeau. "Chez nous, tout est politisé, même si vous faires des études supérieures ça ne suffit pas, il vous faut vous rallier à tel parti ou à telle idéologie pour être considéré", regrette-t-il. "Les jeunes Comoriens se réfugient dans la délinquance. Moi, je me réfugie dans la littérature pour ne pas sentir le poids du quotidien, même si le monde est souvent décevant, une fois abandonnée la plume." Il ne l’abandonne jamais longtemps : Ali Zamir travaille déjà à son deuxième roman, qu’il souhaite publier dès 2017.

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