David Cronenberg : "Mes films me traumatisent moi aussi"

David Cronenberg : "Mes films me traumatisent moi aussi"

INTERVIEW – Réalisateur culte de "La Mouche", "Vidéodrome" ou "Crash", le réalisateur canadien David Cronenberg ajoute une nouvelle corde à son arc. Depuis le début de l’année, son premier roman, "Consumés" (Ed. Gallimard), est disponible en librairies. Il s’agit d’une œuvre étrange centrée sur un couple de photojournalistes s’adonnant à de vertigineuses enquêtes. De passage à Paris, le maestro a évoqué pour metronews cette aventure concluante.

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour écrire ce premier roman ?
Parce que j’ai été kidnappé par le cinéma. Dès mon plus jeune âge, j’étais persuadé de devenir écrivain. Mon père en était un. Notre maison regorgeait de livres. Ecrire était quelque chose de logique et d’accessible. Cela dit, le cinéma, avec la montée du mouvement underground new-yorkais et d’artistes comme Andy Warhol ou Kenneth Anger, a fini par me happer. J’ai compris, depuis mon Canada natal, qu’il n’était pas obligatoire de transiter par Los Angeles pour empoigner une caméra. J’ai donc opté pour les scénarii.

Pourtant, votre envie de littérature ne s’est jamais estompée au fil de ces cinquante dernières années… 
Exactement. En 2008, quand la maison d’édition Penguin m’a contacté pour me pousser à sauter le pas, je n’ai pas hésité. J’étais prêt !

Quels avantages, introuvables au cinéma, offrent la littérature ?     
Le livre permet de déployer, avec beaucoup de liberté, un véritable monologue intérieur. Au cinéma, vous pouvez bien sûr recourir à la voix off mais le ressenti sera différent. Il est par ailleurs plus facile d’y développer un discours intellectuel et d’y incorporer ce qui arrive autour de nous. Le cinéma est une forme d’expression plus rigide et limitée.

"Etre écrivain, c’est un peu être acteur."

Consumés rassemble les thématiques que vous avez longtemps développées au cinéma. Il s’apparente presque à une œuvre testamentaire brassant tout ce...
(il coupe, amusé.) Je dis souvent aux critiques de cinéma que je n’ai pas une liste de sujets ou d’obsessions s’appliquant à chacun de mes films. Pour moi, chaque œuvre est unique et ne dépend pas de la précédente. En écrivant ce roman, je n’ai pensé qu’à l’histoire. Je voulais qu’il soit organique, vivant et qu’il grandisse à sa façon.

Diriez-vous que Naomi et Nathan, les héros du récit, sont des excroissances surgies de votre propre corps ? 
(Rires) Oui, comme tous les autres personnages du livre, même le docteur hongrois ! Etre écrivain, c’est un peu être acteur. Il faut savoir se mettre dans la peau des protagonistes au moment où on les construit. Cela rend le travail authentique.   

Peut-on considérer qu’ils sont des monstres modernes ?
Non, ça serait trop simplificateur car le monstre est une créature à part. Ce sont des gens qui essayent d’être journalistes à l’ère du Net. Leur vision de ce métier vient de la vie sur la toile. Et leur manière d’opérer diffère de l’époque du papier où l’information était traitée avec distance et objectivité.

Que pensez-vous des médias d’aujourd’hui ?
Je n’ai pas Facebook, Twitter ou Instagram… Voilà ma réponse (sourire). Tout ça est dangereux, surtout pour une personne publique, quelle qu’elle soit. On n’a plus le temps de penser. C’est de la réaction à chaud. Un mot de travers ou mal interprété et c’est repris partout. Le respect de la vie et de l’espace privés a changé… Marshall McLuhan avait raison en évoquant l’idée de Village Global dès la fin des années 60. Internet valide sa vision.

"La part animale qui est en nous est forte."

Un couple d’intellectuels français, les Arosteguy, trône au centre de l’intrigue. De qui s’inspire-t-il ? 
L’époux Arosteguy est un mélange de Sartre et DSK (rires). Et l’épouse rappelle de Beauvoir. Même s’ils sont très différents. Contrairement à l’Amérique du Nord, il y a toujours eu en France des intellectuels connectés politiquement. Votre pays tient d’ailleurs une place importante dans ma vie. Plein de gens s’y sont réfugiés pour sa liberté de pensée, pour sa culture… Tant d’artistes ont été appréciés chez vous avant d’être découverts dans leurs propres pays, comme à Cannes par exemple...

Qu’est-ce qui vous effraie le plus dans la nature humaine ?
Rien d’exotique… Certains pensent que mes films sont traumatisants. Mais ils me traumatisent moi aussi (rires). Je déteste la violence… Je suis heureux d’avoir atteint l’âge que j’ai en ayant été immunisé contre les guerres, les désastres naturels… La part animale qui est en nous est forte. (Réflexion) C’est difficile de vivre dans le monde d’aujourd’hui. Internet et la technologie nous montrent  au quotidien combien nous sommes horribles.

Etes-vous optimiste pour ce monde où il est possible de se faire tirer dessus à un concert de rock ?
Il y a toujours eu ça. Si vous remontez le temps, des massacres hideux ont été perpétrés chez les grecs, les romains, en Asie… Quand je faisais des recherches à Rome pour Total Recall, dont je devais réaliser une version avec Dino De Laurentiis, je suis allé à une exposition consacrée aux instruments de torture. C’était si déprimant de voir, combien, depuis le Moyen-Age, les gens avaient rivalisé d’ingéniosité morbide pour créer des choses qui provoquent un maximum de douleur. Je m’en souviens comme d’une fenêtre ouverte vers la part la plus sombre de l’humain.

Comptez-vous transposer votre livre au cinéma ?
J’y ai songé. Combien de réalisateurs ont la chance de transposer leur propre roman à l’écran ? Des producteurs m’ont approché. Mais je me suis finalement dit que c’était la dernière chose à faire. Ça serait comme de mettre en scène un remake d’un de mes films. Aucun intérêt !

Que préférez-vous : la tranquillité de l’écrivain ou l’agitation d’un plateau de cinéma ?
La tranquillité de l’écrivain. Si je ne fais plus d’autres films, ce n’est pas grave. Pour l’instant, je n’ai pas de projet de cinéma. Mais je compte écrire un second livre plus sereinement. Le premier a en effet été une anomalie, car rédigé pendant une période où j’ai réalisé 4 films.

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