En reprenant des couleurs, "Tintin au pays des Soviets" est encore plus politiquement incorrect

BD HISTORIQUE – Le premier album de Tintin, publié en 1929, sort pour la première fois dans une édition colorisée, mercredi 11 janvier. Alors que l'on commémore le centenaire de la Révolution russe, "Tintin au pays des Soviets" (Casterman) surprend à la fois par son rythme et par son contenu qui critique ouvertement le régime communiste.

En refermant la belle reliure cartonnée, la conclusion s’impose : notre album préféré de Tintin, c’est désormais celui-ci. Tintin au pays des Soviets, qui paraît aujourd'hui en couleurs, s'avère bien plus que le début maladroit d'Hergé. Quand il paraît en 1929, son auteur est encore inconnu. Il a 21 ans, et sait à peine dessiner. Le jeune Hergé réussit mieux son petit chien blanc, un dénommé Milou, que son maître tracé à la hache, un certain Tintin. Or le génie de l’auteur éclate déjà derrière les traits grossiers : son histoire, improvisé au fil des pages, est drôle, rythmée, pleine de courses poursuite, de chutes, de bagarres. Du burlesque à l’ancienne, façon Buster Keaton ou Charlie Chaplin. 

"Quand on a scanné toutes les planches originales, on a été stupéfait de voir toutes ces inventions", renchérit Dominique Maricq, archiviste des Studios Hergé. "Hergé considérait cet album comme un péché de jeunesse, alors qu’il y a dans cette œuvre énormément de savoir-faire. Cette intelligence, ce mouvement, se voyaient moins dans les albums, parce qu’hélas, dès qu’une planche  est imprimée, il y a toute une partie qui disparaît : la matière, le relief de l’original. Mais il reste ce trait, qui est magique." Comment restituer cette perte ? C’était tout simple : coloriser l’album. Les tons choisis sont plutôt neutres, où prédominent les verts et les bruns, tout à fait adaptés à la grisaille soviétique. 

Sa critique du communisme a eu des réactions contrastées

Sous les gags, le message politique est clair, et stupéfiant pour l’époque. Hergé critique sans détour les mensonges et trahisons du régime soviétique, à travers les élections truquées, les fausses usines que l’on montre à la presse étrangère, ou le vol de blé aux paysans affamés, autant de faits réels. Pour une histoire publiée dans un journal catholique conservateur, il fallait oser. La même audace s’applique d'ailleurs aux personnages : Milou n’a jamais été aussi sarcastique, Tintin aussi bagarreur et effronté. Tous deux se sont singulièrement assagis par la suite… 


Cette audace a payé en son temps : le succès de Tintin au pays des Soviets a été fulgurant, avant d’être frappé d’une sorte d’interdit pour ces mêmes raisons politiques. L’album a dû attendre longtemps avant d’être repris et réédité selon les souhaits d’Hergé. Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française et spécialiste de la Russie, écrivait dans Le Figaro en 1999 : "Trop en avance sur son temps, Hergé paya de 70 ans d’interdit d’avoir cru que le malheur d’un peuple comptait plus que les illusions et les aveuglements des intellectuels. D’avoir pensé aussi que l’humour pouvait être une manière de véhiculer la vérité."

Enfin, Tintin au pays des Soviets est le seul album où notre héros est véritablement reporter, assis à sa table pour livrer sa copie. Les nombreuses pages qu’il envoie au Petit Vingtième premettent d'imaginer toutes ses aventures à venir, qui vont l’occuper jusqu’à la mort d'Hergé, en 1983, bien avant la chute de l’empire soviétique.

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