A l'approche du premier tour, la lettre de Charb aux "escrocs de l’islamophobie" fait-elle peur ?

POLEMIQUE – Un spectacle inspiré d’un texte posthume de Charb vient d’être déprogramme à deux reprises à Lille. Sous couvert de mesure de sécurité, son auteur dénonce une décision politique. A Avignon, où il a aussi été refusé par deux théâtres, c’est sa qualité qui est mise en cause…

"Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes". C’est le titre du texte de Charb, publié en avril 2015, trois mois après la mort du patron de Charlie Hebdo dans la tuerie qui a fait 12 morts au siège de la revue, le 7 janvier de la même année à Paris. Le dessinateur y répondait à ceux qui accusaient son journal de provocations répétées à l’encontre des musulmans, notamment suite à la publication des caricatures de Mahomet.


"Les militants communautaristes qui essaient d'imposer aux autorités judiciaires et politiques la notion d''islamophobie' n'ont pas d'autre but que de pousser les victimes de racisme à s'affirmer musulmanes", écrivait notamment Charb. "C'est parce que les médias ont décidé que la republication des caricatures de Mahomet ne pouvait que déclencher la fureur des musulmans qu'elle a déclenché la colère de quelques associations musulmanes."

Ma philosophie c'est d'ouvrir les portes. Mais j'ai craint les débordements, le climat et l'ambiance sont si lourdsXavier Vandendriessche, le directeur de l'Université Lille 2

Depuis quelques semaines, cette lettre est devenue un spectacle que le comédien et metteur en scène lillois Gérald Dumont a monté avec l’aide de Marika Bret, la DRH de Charlie, et qu’il a déjà joué une quinzaine de fois en public. Mais à l'approche du premier tour de l'élection présidentielle, une question se pose : ce texte ferait-il désormais peur ? 


Prévue à Lille le 2 mai prochain, une représentation prévue dans les locaux de la Ligue des droits de l’Homme a en effet été annulée à la demande de sa section locale par crainte de débordements. Une décision qui serait en réalité "politique" pour Gérald Dumont qui a reçu le soutien de la direction nationale de l’association qui déplore "le fait que le texte de Charb n'ait pu être lu". Mais aussi de la Licra et de personnalités comme Bernard-Henri Levy et Raphaël Glucksmann.

Une précédente représentation, prévue le 21 mars dans les locaux de l’Université Lille 2, avait également été annulée. Interrogé par La Voix du Nord, le président de l’établissement Xavier Vandendriessche justifiait ainsi sa décision :  "Ma philosophie c'est d'ouvrir les portes. Mais j'ai craint les débordements, le climat et l'ambiance sont si lourds."


Sollicité par les auteurs, le président de la Région Nord Pas-de-Calais Xavier Bertrand  estime que "le choix doit être celui du renforcement de la sécurité et pas de la déprogrammation". Et l’élu de se dire à "l’entière disposition" du responsable universitaire "pour appuyer toute demande auprès des services de l’État afin que les conditions de sécurité soient assurées."

J’ai envie de dire que si j’avais fait une merde, je ne suis pas sûr que l’équipe de Charlie serait derrière nousLe comédien et metteur en scène Gérald Dumont

Visiblement il n’y a pas que dans le Nord que le spectacle dérange. Gérald Dumont et Markia Bret affirment en effet que le spectacle a été refusé par deux théâtres auquel il a été proposé dans le cadre du prochain "off" du Festival d’Avignon, La Manufacture et L’entrepôt. Ils s’en sont émus dans une lettre adressée aux élus régionaux mais aussi à la ministre de la Culture Audrey Azoulay. 


"Ce spectacle n'a pas été déprogrammé, il n'a tout simplement pas été retenu", s’est défendu depuis Pascal Keiser, le patron de La Manufacture. "Nous avions des doutes sur la qualité artistique du spectacle." Riposte de Gérald Dumont : "J’ai envie de dire que si j’avais fait une merde, je ne suis pas sûr que l’équipe de Charlie serait derrière nous."

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