70 ans après la fin du régime colonial outre-mer : "Le 19 mars doit devenir un jour férié"

70 ans après la fin du régime colonial outre-mer : "Le 19 mars doit devenir un jour férié"

INTERVIEW – Paul Vergès, le doyen des sénateurs, a déposé le mois dernier une proposition de loi pour faire de l'anniversaire du 19 mars 1946, date à laquelle il a été mis fin au statut colonial de La Réunion, la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique, un jour férié. L'élu Communiste, républicain et citoyen (CRC) explique à metronews sa démarche et les fortes inégalités qui persistent encore aujourd'hui entre la France continentale et les Départements d'Outre-mer.

Vous avez déposé une proposition de loi pour faire du 19 mars un jour férié. Pourquoi cette initiative ?
Le 19 mars marque dans l'histoire de ce qu'on appelait les vieilles colonies un moment historique. A la fin de la guerre a commencé la décolonisation de tous les empires coloniaux britanniques, français, hollandais, etc. Dans ce phénomène, ce qui a marqué La Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, c'est que, pour la première fois, ce n'est pas le pouvoir colonial qui décidait mais les colonisés eux-mêmes. Grâce à Raymond Vergès à La Réunion ou Aimé Césaire et Léopold Bissol en Martinique, ils ont exprimé leurs demandes : l'abolition du régime colonial et leur intégration comme départements dans la République française. Ce moment crucial de notre Histoire doit être célébré en faisant du 19 mars un jour férié.

Vous aviez 21 ans à l'époque, et votre père Raymond Vergès a été l'un des principaux acteurs de ce combat pour la départementalisation. Quel souvenir gardez-vous de cet événement ?
Quand la décision a été prise à l'unanimité de l'Assemblée constituante, et que la nouvelle est venue dans nos pays, cela a suscité un enthousiasme extraordinaire. C'était un rêve nourri par les habitants depuis des dizaines d'années qui allait selon eux se réaliser.

Concrètement, comment se traduisait le régime colonial pour les populations ?
Sur le plan économique, la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion étaient des pays de monoculture de la canne à sucre. Ces productions étaient dominées par une minorité de grands propriétaires fonciers qui étaient en même temps propriétaires des usines. A La Réunion, la masse de la population était dans une misère considérable. L'espérance de vie atteignait à peine 40 ans, la tuberculose ou le paludisme faisaient des dégâts énormes dans la population, la protection sociale n'existait pas...

Qu'est-ce que la départementalisation a changé pour ces territoires ?
Avec l'extension des services publiques, le nombre d'écoles primaires, de collège, de lycées a été considérablement développé. Dans le domaine de la santé, des services, cela a été la même chose.
Mais en ce qui concerne l'économie et le système social, l'intégration s'est révélée un véritable désastre. Si l'on prend l'exemple de La Réunion, nous étions 250.000 en 1946, nous sommes 850.000 aujourd'hui, et nous serons un million d'habitants dans une quinzaine d'années. Or, nous avons déjà 30% de chômeurs, trois fois plus qu'en France continentale. Nous comptons également 46% de la population au-dessous du seuil de pauvreté, ce qui représenterait proportionnellement plus de 30 millions de pauvres en France. On est arrivé dans une situation excessivement grave sur le plan social. Il est urgent de réparer ce désastre.

La ministre des Outre-mer, George-Pau Langevin, a assuré cette semaine que l'objectif du gouvernement, qui promet un projet de loi avant l'été, était "l'égalité réelle car il reste encore beaucoup à faire pour que le rattrapage soit plein et entier" entre les Outre-mer et l'Hexagone...
Les exemples d'inégalités sont nombreux. Prenons la sur-rémunération des fonctionnaires de l'Etat affectés dans les DOM : ils bénéficient du même supplément que sous la colonie, 53% de traitement direct en plus par rapport à la France, ce qui entraîne une inégalité considérable avec les autres salariés. Ou encore notre balance commerciale : elle était équilibrée sous la colonie, mais aujourd'hui, les exportations de La Réunion ne représentent plus que 6% de la balance commerciale, tout le reste étant des importations de l'extérieur, dont 60% venant de France et d'Europe. Résultat, une augmentation des prix à La Réunion sur tous les produits de consommation courante. Voilà des exemples de relations néocolonialistes qui perdurent.

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