Juifs, musulmans, vivre-ensemble : le sondage polémique qui dessine une France pas très "Charlie"

Juifs, musulmans, vivre-ensemble : le sondage polémique qui dessine une France pas très "Charlie"

PINCETTES - Ipsos diffuse dimanche un sondage pour la Fondation pour le judaïsme français, publié par Le JDD, sur le vivre ensemble et la perception du racisme et de l'antisémitisme. Il isole notamment la perception des Français qui se disent musulmans et juifs, créant une polémique et offrant des résultats inquiétants.

Voici une étude Ipsos qui va faire du bruit. Publiée dimanche, cette enquête très délicate sur les "perceptions et attentes de la population juive" conduit à des résultats inquiétants, tout en interrogeant sur l'opportunité d'isoler, parmi les sondés, des juifs et des musulmans, ou de cibler des catégories de population alors qu'en France les statistiques ethniques ou confessionnelles sont en principe proscrites.

Publiée par Le JDD et commandée par la Fondation pour le judaïsme français, l'étude Ipsos dépeint une France où le vivre-ensemble a du plomb dans l'aile. Voici ce que l'on peut en retenir, les précautions qui s'imposent et les réactions suscitées.

 Des "échantillons" de Français d'avant le 13 novembre
L'enquête a été réalisée antérieurement aux attentats meurtriers du 13 novembre, qui ont heurté de plein fouet l'opinion française. Elle a questionné, du 15 au 24 juillet 2014, 1005 personnes "représentatives de la population française âgée de 18 ans et plus", selon la méthode classique des quotas. S'y ajoute une enquête réalisée du 24 février au 8 juin 2015 (après les attentats de janvier 2015) auprès de 313 personnes se "définissant" comme juives, et du 24 février au 9 mars 2015, auprès de 500 personnes se "définissant" comme musulmanes. Ces échantillons ont été interrogés sur Internet. S'ajoutent enfin des entretiens conduits début 2015 auprès de 45 personnes se disant juives, dont 15 "responsables communautaires".

 Les Français méfiants, voire hostiles aux musulmans
L'échantillon global laisse apparaître des Français qui, pour 54%, estiment que "l'immigration n'est pas une source d'enrichissement pour la France". S'ils sont plus de la moitié à juger qu'en France, "les différentes religions coexistent plutôt bien", 23% des Français déclarent avoir personnellement assisté au cours de l'année à des agressions contre des personnes à raison de leur religion. S'ils sont favorables à la construction de mosquées (53%), ils rejettent les menus spécifiques pour les élèves juifs et musulmans dans les écoles (63%) ou les dérogations lors des fêtes religieuses (71%).

Si 7 Français sur 10 estiment les personnes de confession juive ou d'origine asiatique "bien intégrées", ils ne sont que 29% à le penser pour les personnes d'origine musulmane ou "d'Afrique subsaharienne". Du reste, 53% se disent "agacés" de voir des femmes porter un voile couvrant l'ensemble de leur visage et 56% disent qu'ils "réagiraient mal" si leur fille "épousait un musulman".

 Les préjugés antisémites toujours en vogue
Appelés à s'exprimer sur plusieurs stéréotypes sur les juifs, les interrogés en reprennent plusieurs à leur compte. Ainsi, 56% estiment que les juifs "ont beaucoup de pouvoir", ou que "les juifs sont plus riches que la moyenne des Français" ; 41% estiment qu'ils sont "un peu trop présents dans les médias". Par ailleurs, 6 Français sur 10 estiment que les juifs "ont une part de responsabilité dans la montée de l'antisémitisme". Les résultats sont plus flagrants encore chez les interrogés se définissant comme musulmans : 74% jugent que les juifs ont beaucoup de pouvoir, et 67% qu'ils sont trop présents dans les médias.

Chez les répondants se disant juifs, 67% estiment que l'antisémitisme "a beaucoup augmenté" au cours des cinq dernières années, au point de devenir leur principale préoccupation, loin devant le chômage. Ils sont 11% à affirmer avoir été personnellement victimes d'une agression antisémite au cours de l'année.

 La question déroutante sur l'Etat islamique
Une question plutôt hors sujet achève d'instiller le malaise à la lecture de ce sondage. Il s'agit d'une question posée aux sondés musulmans sur "l'image de l'Etat islamique". Il en ressort que 78% des interrogés ont "une très mauvaise image" de l'EI, mais que "16% ne connaissent pas assez" l'organisation terroriste pour se prononcer et que 2% ont une "très bonne" ou une "assez bonne image" de l'EI… Le malaise se poursuit à la réponse suivante : 77% ne "comprennent pas" ceux qui partent se battre en Syrie avec Daech, mais 10 % n'y sont "pas opposés", estimant que "c'est leur choix".

 Le sondage très critiqué
L'étude Ipsos suscitait dimanche de nombreuses réactions très hostiles sur les réseaux sociaux, mettant notamment en cause le choix d'isoler des sondés juifs ou musulmans sur la base de "l'autodéfinition", selon les termes de l'institut de sondage. Mais aussi la violence de l'étude. 


Certains observateurs questionnent aussi la légalité d'un sondage qui saucissonne des minorités, ou les visent expressément dans certaines questions, comme celle que nous reproduisons ci-dessous. Avec cette mise en cause évidente : comment reconnaît-on qu'un "agresseur" est musulman, catholique ou juif ? Et pourquoi les sondés n'ont-ils pas la possibilité de signaler qu'ils ont été agressés par une personne d'une autre origine, voire d'une origine indéterminée ?

"Comment publier un tel sondage ?", a pour sa part réagi le député LR du Nord Gérald Darmanin. "Être musulman, juif, catho ne relève pas d'un 'type' mais d'une croyance." La sénatrice UDI de l'Orne, Nathalie Goulet, a demandé au ministre de la Justice, Jean-Jacques Urvoas, d'engager des poursuites contre le JDD. Même réaction à gauche de la gauche, avec cette dénonciation de la "confessionnalisation" des rapports humains par Alexis Corbière (PG). 


"Sondage de la haine", "atroce"… Les critiques commençaient à pleuvoir dimanche après-midi. "Je dois avouer que nous avons attendu et même hésité avant de le rendre public", admet, dans le JDD, Ariel Goldmann, président de la Fondation du judaïsme français, craignant un "détournement à des fins politiques". Avant d'expliquer son choix par la nécessité de "comprendre" ce qui se passe aujourd'hui en France. Nous n'avions pas pu joindre les responsables d'Ipsos à ce stade.

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