"Le djihad n'est pas un délit" : la grosse intox de Marine Le Pen sur Cazeneuve

"Le djihad n'est pas un délit" : la grosse intox de Marine Le Pen sur Cazeneuve

FACT-CHECKING - La présidente du Front national a accusé ce jeudi matin sur France Inter le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve d'avoir déclaré l'an dernier "que prôner le djihad n'est pas un délit". Relayant une rumeur très répandue sur la fachosphère, mais qui est fausse.

Passe d'armes entre Marine Le Pen et Patrick Cohen ce jeudi sur France Inter. Invitée politique de la matinale, la présidente du Front national a accusé le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, et sa collègue de la Justice, Christiane Taubira, d'avoir tenu des propos sur le djihadisme qui devraient selon elle, "s'ils avaient un peu d'honneur", les pousser à "poser leur démission". Au journaliste qui lui demandait de préciser ses sources, elle a rétorqué, passablement énervée : "Monsieur Cohen, on a vraiment beaucoup  de chance parce qu'Internet marche encore et l'ensemble de ceux qui nous écoutent se feront un plaisir de vous redonner les sources..."

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Marine Le Pen source de manière sélective

Et parce qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même, Marine Le Pen a elle-même partagé sur son compte Twitter, après l'émission, l'interview de Christiane Taubira à laquelle elle faisait référence, l'accusant d'avoir dit qu'il fallait "comprendre les jeunes qui partent en Syrie". Ce qui était inutile, puisque Patrick Cohen en avait diffusé l'extrait litigieux au cours de son interview. On y voit la ministre de la Justice répondre sur i-Télé à cette question de Laurence Haïm : "Que dites-vous à une jeune qui part en Syrie et qui a envie de s'engager ? Ça doit vous toucher ça, en tant que femme". "Nous devons comprendre cela parce que sinon nous risquons nous-mêmes d'être défaits, d'être vaincus, c'est pour ça qu'il nous faut nous donner les moyens de lutter contre les terroristes mais aussi d'assécher leur terreau de recrutement", répond la garde des Sceaux. Chacun pourra juger, à l'écoute de la séquence complète (à partir de 3'09), si Christiane Taubira endosse, comme le lui reproche Marine Le Pen, le costume "d'une assistante sociale".

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Curieusement, l'auto fact-checking de Marine Le Pen sur Twitter s'est arrêté là : la présidente du FN n'a pas partagé de lien vers la fameuse interview de Bernard Cazeneuve dans laquelle, a-t-elle accusé sur France Inter, le ministre de l'Intérieur "explique que prôner le djihad n'est pas un délit". Une séquence qui, affirmait-elle "de mémoire", aurait eu lieu en 2014 sur RTL. Les traces de cette interview, on les retrouve sur Internet du côté de la fachosphère (ainsi que dans la bouche d'Eric Zemmour, comme l'a relevé un journaliste de France Info ). Dont les sites affirment en effet que Bernard Cazeneuve a tenu ces propos "sur RTL", le 5 août 2014 précisent certains, et même " sur Twitter ". Sans qu'aucun d'entre eux n'intègre jamais de lien vers l'interview, ni n'en diffuse un extrait, ni ne relaie la capture d'écran du supposé tweet. Et ce, pour une bonne raison : cette interview n'existe pas. Bernard Cazeneuve n'est d'ailleurs pas allé sur RTL en août 2014.


La rumeur est partie d'un article de "metronews"

En fait, il s'avère que cette rumeur est partie… d'un article de metronews, publié le 29 juillet 2014. Ce jour-là, nous nous penchions sur la polémique créée par la vente, dans les librairies françaises, d'un livre d'exégèse du Coran intitulé La voie du musulman. Dans un chapitre évoquant "la guerre sainte, le djihad", l'auteur développait une analyse belliqueuse de l'islam. Pour savoir s'il était possible d'interdire la publication d'un tel ouvrage, metronews avait appelé le ministère de l'Intérieur. Les services de Bernard Cazeneuve nous avaient alors indiqué, en effet, qu'ils ne pouvaient juridiquement rien faire. Voici leur réponse, telle que nous l'avions retranscrite :

"On ne peut pas interdire des livres dès qu'ils sont choquants. S’il n'y a pas d'appel à la haine ou d'apologie au terrorisme, on ne peut pas l'interdire. Ce n'est pas un délit de prôner le djihad, ce n'est pénalement pas répréhensible", affirme-t-on cabinet du ministre, tout en assurant mener "une expertise juridique" pour s'en assurer. Et le ministère de tempérer la polémique, en rappelant que ce genre de contenus n'est pas l'apanage d'ouvrages islamiques : 'Si l'on prend la Bible, c'est pareil, il y a également des passages choquants et pourtant, on ne va pas l'interdire'."

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Contrairement, donc, à ce qu'affirme la fachosphère relayée par Marine Le Pen, Bernard Cazeneuve n'a jamais affirmé que "prôner le djihad n'est pas un délit". C'est un membre de ses services qui l'a avancé, au sujet d'un cas précis et en répondant à une question strictement juridique. Pendant ce temps-là, le ministre de l'Intérieur lançait un plan anti-djihad prévoyant notamment le blocage et le déréférencement "des sites provoquant à des actes de terrorisme ou en faisant l'apologie", apologie dont les sanctions ont été renforcées par une loi en novembre 2014. On a vraiment beaucoup de chance, parce qu'Internet marche...

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