Mélenchon y voit la Vierge Marie, Macron le symbole de l'Europe : la vraie histoire du drapeau européen

SYMBOLES - Depuis trois mois, le patron de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon entretient la polémique autour de la légitimité du drapeau européen, un symbole "confessionnel" selon lui. Emmanuel Macron veut au contraire consacrer cet emblème. Que sait-on de ses origines ?

Polémique sans fin pour un emblème. Le drapeau européen est au coeur d'une polémique suscitée par le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Dès l'entrée des députés LFI à l'Assemblée nationale, en juin, ce dernier avait tonné contre l'emblème aux douze étoiles sur fond bleu qui trônait au coté du drapeau tricolore, dans l'enceinte du Palais Bourbon. "C'est la République française ici, ce n'est pas la Vierge Marie", s'était-il emporté, avant de réclamer le retrait de ce symbole. 


Nulle n'aurait pu imaginer, en juin dernier, que le débat se poursuivrait au cours des mois, relancé à de nombreuses reprises par les responsables LFI. Ni qu'Emmanuel Macron finirait par y répondre directement, en demandant, aux antipodes de Jean-Luc Mélenchon, la consécration du drapeau. Cette semaine, les lieutenants de Jean-Luc Mélenchon se sont employés à faire vivre encore et encore ce débat qui, au-delà du drapeau, est devenu celui du clivage entre les défenseurs et les opposants de l'Union européenne telle qu'elle existe actuellement. Vendredi matin, tout en reconnaissant que ce n'était "pas la mère des batailles", la député de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain a repris sur BFMTV l'argumentaire du patron de LFI, selon lequel le drapeau européen est "inspiré par la Vierge Marie" entourée de ses "12 apôtres". "Lisez La Vie", a-t-elle lancé, s'appuyant sur un article de l'hebdomadaire. En réalité, la Vierge Marie est couronnée de 12 étoiles, et non entourée d'apôtres...

La Vierge Marie, une révélation tardive

Ceux qui, comme Jean-Luc Mélenchon, s'en prennent à "l'origine confessionnelle" du drapeau européen adopté le 9 décembre 1955 par le Comité des ministres du Conseil de l'Europe, ont en réalité ressuscité un vieux débat remontant à une trentaine d'années, comme le montrait récemment France Culture. En 1989, un certain Arsène Heitz, l'agent du Conseil de l'Europe qui a  couché sur papier l'actuel emblème européen, avait révélé, juste avant de mourir, s'être inspiré de la "médaille miraculeuse" de la Vierge Marie, avec les 12 étoiles couronnant sa tête. Dans l'entretien qu'il avait accordé à la revue catholique belge Magnificat, cet amateur de peinture strasbourgeois avait précisé avoir choisi cette source d'inspiration "pour faire plaisir à sa mère". 


Mais ces révélations a posteriori n'étaient pas d'actualité lors de l'adoption du drapeau, une trentaine d'années plus tôt. La véritable histoire est racontée par un autre fonctionnaire européen, Robert Bichet, plutôt bien placé pour en parler : il fut le rapporteur du comité chargé de plancher sur l'emblème. Son récit, qui remonte à 1985, raconte surtout avec un certain humour à quel point l'adoption d'un symbole satisfaisant l'ensemble des Etats membres a été... un chemin de croix. 

Une longue négociation

Il a fallu en effet six longues années aux dix pays fondateurs du Conseil de l'Europe, constitué en 1949, pour trouver un accord sur ce sujet. En 1949, deux emblèmes, le E vert sur fond blanc du Mouvement européen, et l'azur portant un cercle d'or du Mouvement Paneuropéen se disputaient la légitimité de représenter la nouvelle Europe née des décombres de la Seconde Guerre mondiale :

Peu esthétiques - l'ancien chef du gouvernement français Paul Reynaud avait qualifié le "E" de "caleçon blanc qui sèche sur un pré vert" -, ces symboles ont été finalement écartés, l'Assemblée du Conseil de l'Europe décidant, en 1950, de lancer un vaste appel à projets. Selon l'ancien rapporteur, Robert Bichet, l'initiative a suscité un raz-de-marée de propositions, soit "plus d'une centaine de projets d'emblèmes" émanant d'amateurs, artistes ou spécialistes des drapeaux. Il sont alors confiés à une "commission du règlement et des prérogatives", qui retient, encore une année plus tard, douze projets. Parmi les symboles récurrents : la croix, référence aux fameuses "racines chrétiennes" de l'Europe figurant déjà sur la moitié des drapeaux des Etats membres, ou encores les étoiles multiples, censées représenter, elles, le nombre d'Etats composant le Conseil de l'Europe. L'hypothèse de la croix est rapidement écartée, d'une part parce que le Conseil de l'Europe comprenait un pays non chrétien, la Turquie, d'autre part, indique Robert Bichet, parce que "la plupart des socialistes des divers pays d'Europe étaient hostiles à ce symbole". 


Deux projets ressortiront notamment, la constellation d'étoiles d'or représentant les capitales des pays européens, de don Salvador de Madariaga, et, plus tard, un emblème composé d'anneaux. Le premier sera jugé trop complexe, le second trop proche des anneaux olympiques :

Cafouillages diplomatiques

En septembre 1953, les pays européens finissent par trouver un consensus autour du principe d'un drapeau bleu azur agrémenté de quinze étoiles d'or en cercle, symbolisant les 15 Etats qui siégeaient alors au Conseil de l'Europe. Mais alors que la résolution est prête, et soutenue par une majorité de membres, l'Allemagne s'y oppose frontalement : la 15 e étoile pouvait apparaître comme une reconnaissance d'un quinzième Etat, la Sarre, ce que l'Allemagne refuse (ce territoire sera intégré plus tard à la RFA)...


Après moults négociations, le comité présidé par Robert Bichet finira par accoucher, une nouvelle année plus tard,  de son projet d'étoiles d'or sur fond bleu. Pas question, alors, de Vierge Marie. Bichet résume : "Le comité choisit de façon définitive 12 étoiles en leur donnant un sens purement symbolique de peuples. Sur fond bleu du ciel, le cercle de 12 étoiles d'or figurait donc simplement l'union des peuples d'Europe". Lors de la présentation du drapeau, le 13 décembre 1955, le ministre irlandais Liam Mac Cosgrave décrit ainsi les fameuses étoiles : "Elles ne représentent ni des pays, ni des Etats, ni des races. Leur nombre restera invariable : douze est le symbole de la perfection et de la plénitude, comme l'union de nos peuples devrait l'être". 


Dans la culture occidentale, comme le mentionne ce manuel d'Education civique à l'usage des professeurs des écoles, le chiffre 12 du drapeau européen peut certes évoquer, pour ceux qui le souhaitent, la Vierge Marie. Mais il peut également être associé aux signes du Zodiaque, au cadran d'une montre (le mouvement dans la stabilité), aux divinités olympiques ou aux travaux d'Hercule. A chacun son symbole, en somme. 

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Jean-Luc Mélenchon, l'"insoumis"

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