Mission en Terre Adélie #14 : navigation polaire, des manchots pour guides

La mission Terre Adélie

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CARNET DE ROUTE - Une équipe de scientifiques français est partie sur la base française Dumont d’Urville, dans l’Antarctique. Tout au long du mois de janvier, nos reporters Michel Izard et Bertrand Lachat vous feront vivre cette aventure extraordinaire au pôle Sud. Voici la suite de leur périple.

Il se passe quelque chose d’anormal dans mon sommeil, une anomalie que je mets un moment à réaliser et qui peu à peu s’impose jusqu’à me réveiller. Le ronflement du moteur me perturbe. Ce bruit de fond qui nous accompagne depuis 5 jours, puissant, omniprésent, lancinant, a soudain baissé d’intensité. Il est devenu un murmure que l’on pourrait ne point remarquer sauf que, au contraire, sa faiblesse saute aux oreilles. Je me jette hors de la couchette, fonce vers le hublot comme un enfant qui se précipite au pied du sapin au matin du 25 décembre. Et le hublot, paroi étanche chargée d’embruns, me donne la réponse qui est aussi un cadeau : la glace est là. L’Astrolabe a ralenti son allure. Il est 6h30 du matin. Latitude 55 degrés 47 Sud. Température extérieure moins 2.


Nous sommes dans ce qu’on appelle le Pack. Un immense morceau de banquise qui s’est disloquée sous l’effet des courants et des vents et qui dérive, s’agrège ou se désagrège selon les endroits, se resserre ou s’écarte. On voit autour de nous, à perte de vue, un moutonnement plus ou moins dense sur la mer lisse. Comme des flocons de crème Chantilly pour un dessert grandiose. Ce pack, d’une épaisseur de 1 à 4 ou 5 mètres dans notre secteur, c’est de l’eau de mer qui a gelé. A ne pas confondre avec les icebergs qui sont des bouts de glaciers, donc de l’eau douce, venus du continent. Ils sont là, eux aussi beaucoup plus hauts jusqu’à 40 mètres pour ceux que nous voyons. Le spectacle est saisissant.


Julien Deroussy, le second capitaine nous dit qu’il est entré dans le champ glaces vers 5h15. Il a choisi de zigzaguer entre les blocs blancs pour ne pas les heurter : "Pour ne pas faire trop de bruit, dit-il, le capitaine dort encore. Il doit se reposer. La journée sera longue".

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Impressions sur le pont de l'Astrolabe

Aveuglé par la blancheur

Avec Bertrand Lachat nous enfilons la grosse parka rouge dont nous a doté l’Institut polaire Paul-Emile Victor et nous filons sur le pont. Il y a Erwann Nègre, physicien, qui mitraille déjà avec son téléobjectif ; Jérôme Fournier, chercheur au CNRS, en pull et charentaises, repère les oiseaux et s’émerveille : "Le damier du cap, les pétrels blancs, les albatros… ils sont tous là". Comme à un rendez-vous. Le pont se remplit. Annabelle Kremer, professeur de SVT, photographie son premier iceberg au loin : "C’est magnifique. le voyage a été long et éprouvant mais ça valait le coup". Elle engrange des images, des informations et des émotions pour un programme pédagogique piloté par la Maison des sciences en Alsace. Ravi, Bertrand, caméra au poing, dit : "Ca fait plaisir !" Comme c’est vrai !

Anoutchka Krygelmans-Sato a les yeux qui pétillent et un sourire qui remonte jusqu’aux oreilles accentuant la lueur de ses joues rosies par le froid. L’enfant au matin de Noël c’est elle! "Je ne m’attendais pas à ces couleurs ces transparences, ce turquoise, ces petits manchots qui ont peur du bateau et qui se jettent à l’eau…". Je partage toutes ces impressions. La glace est bleu clair sous une eau curieusement à la fois sombre et claire. Anoutchka travaille pour un programme de recherches du Muséum national d’histoire naturelle. A la base Dumont d’Urville, elle ira explorer les fonds marins de l’Antarctique dont on ne soupçonne pas la richesse, quand sur le pont de l’Astrolabe on est aveuglé par la blancheur et la beauté des lieux.

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Les premières glaces de l'Antarctique

Se frayer un chemin ou tailler la route

A 8 heures, le capitaine Stanislas Devorsine reprend les commandes. Il lance les machines et attaque le pack. Tantôt il heurte de plein fouet les blocs de glace ; tantôt les chevauche comme un engin de débarquement ; parfois il les coupe en deux ou les brise en mille morceaux ; parfois il les contourne, les évite de justesse, les frôle, les caresse. C’est un jeu qui consiste à trouver la meilleure façon de passer.  "Tout se fait à l’œil nous dit-il, avec l’expérience on arrive à déceler comment la glace va réagir contre la coque". Alors le voilà tour à tour, délicat pour se frayer un chemin ou brutal pour tailler sa route.

Au même stade en janvier 1840, Jules Dumont d’Urville n’avait fort heureusement pas ce problème car son voilier ne serait jamais passé dans le pack. Seuls l’entourent ce que l’on n’appelait pas encore des icebergs et qu’il nomme des montagnes de glaces. Il note : "A 6 heures du soir, nous comptions 59 glaces autour de nous et un grand nombre à toute vue. La brise était tout à fait tombée ; la mer, abattue sous le poids des énormes blocs qui la surchargeaient, était calme et unie comme un lac. Le soleil brillait de tout son éclat, et ses rayons, se réfléchissant sur les parois de cristal qui nous environnaient, produisait un effet magique et ravissant."

Aujourd’hui, nous voyons ces mêmes montagnes de glaces prises dans cette banquise en cours de dislocation. La base Dumont d’Urville de l’institut polaire et des terres australes et antarctiques françaises est à 90 kilomètres encore. On voit des manchots Adélie courir et se jeter à l’eau. Ils sont à une centaine de kilomètres de leur colonie sur le continent. On les imagine nager à toute vitesse  dans ces eaux à moins 1,5 degrés, pour rapporter de la nourriture à leurs petits. Ils seront arrivés avant nous.  

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Des manchots en guise de bienvenue

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