Mission en Terre Adélie #15 : 7ème et dernier jour en mer

La mission Terre Adélie

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CARNET DE ROUTE - Une équipe de scientifiques français est partie il y a deux semaines sur la base française Dumont d’Urville, dans l’Antarctique. Tout au long du mois de janvier, nos reporters Michel Izard et Bertrand Lachat vous feront vivre cette aventure extraordinaire au pôle Sud. Voici la suite de leur périple.

Les icebergs, l'ancrage de l’Astrolabe et l’Antarctique à l’horizon

Branle-bas de combat ! Le capitaine nous fait réveiller. L’urgence, c’est un spectacle en cinémascope. L’Astrolabe avance dans un champ d’icebergs de 30 mètres de hauteur, masses tranquilles, au pied desquelles on se sent minuscule, comme si nous marchions à pas feutrés dans la savane, à côté d’un troupeau d’éléphants géants qui ne détourneraient même pas le regard sur notre passage. Puis Stanislas Devorsine met tous les gaz et fonce sur la banquise, elle est un peu molle, elle plie sans laisser entendre les craquements que nous espérions. 


Le bateau recule et avance pour percer la glace, les moteurs rugissent, les hélices turbinent un sorbet antarctique, au bout d’une dizaine de ces allers-retours rageurs l’Astrolabe trouve sa place. Il va pouvoir se poser, s’ancrer sur la banquise, couper les moteurs pour économiser du carburant. Il sera en sécurité pendant une dizaine de jours avant de repartir vers Hobart. "Il faut se mettre à l’abri des icebergs, nous dit Stanislas. Ils représentent notre plus grand danger. Il ne faut pas se fier au calme des eaux, ils dérivent toujours un peu et s’ils touchent le bateau, même à vitesse très réduite, ils le broient !"


Il est 9 heures du matin. Tout est calme. Des manchots en file se dandinent et plongent pour se nourrir. Dans l’eau se sont des missiles. Dépaysement total ! Mais à ce stade du récit je voudrais revenir sur une émotion. Une image qui m’a touché au dessous de la ligne de flottaison. La veille sur le trajet.

Un mirage ou un rêve qui devient réalité

Sorti du pack de glace, l’Astrolabe avait débouché dans la polinie, vaste étendue d’eau située entre le pack et la banquise, espace clément, comme un lac à l’abri de la houle. Le bateau traçait plein sud dans la lumière rasante du 66ème parallèle. Nous venions de franchir le cercle polaire. Stanislas frôle un iceberg énorme de plusieurs centaines de mètres de long, une de ces "îles de glace" qui avait tant impressionnées Jules Dumont d’Urville en 1840. Il la contourne et soudain, le soleil couchant jailli dans un éclat sublime. La glace se dore comme une brioche à angles droits, elle flambe comme la meringue d’une omelette norvégienne taillée à la serpe.


Cela n’est rien. C’est déjà tout et ce n’est rien. Car ce qui me saisit à cet instant; ce que je perçois du bout des yeux; que je devine et qui peu à peu s’impose, c’est cette ligne un peu floue à l’horizon, d’un blanc légèrement grisé par le soir qui tombe. Une ligne au dessus de la banquise comme un trait de pinceau sur une aquarelle.  Elle se précise maintenant, cette ligne, vaste, large, occupant tout mon champ de vision. C’est une frange bien délimitée qui sépare la mer où nous voguons du ciel où nagent les nuages.


Bertrand Lachat tente de la filmer. Mais sa caméra qui a si bien saisi la lumière et le souffle paisible de ces lieux, ne distingue pas, à cette distance, la ligne de mes songes. Le fond des yeux est le meilleur objectif. Elle existe bien. J’aime rêver mais ce n’est pas un mirage! Après 6 jours et demi de voyage. La voilà. À une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau. Elle est là. Je peux, je veux la nommer pour mieux la voir encore. Et le redire dans la tête, et le crier : L’ANTARCTIQUE. L’Antarctique, haute, blanche, dense, qui prend tout l’horizon. Fabien Gillet-Chaullet, chercheur au CNRS et glaciologue, me dit que l’on voit "la calotte glaciaire de l’Antarctique, d’environ 1000 mètres de hauteur en façade, qui s’arrondit pour descendre vers la côte". 


Il est plus de minuit, le soleil ne veut pas se coucher. Il laisse un liseré pointer comme un laser au dessus de la calotte. La nuit ne viendra pas. Nuit blanche du continent glacé, nuit rose et mauve de la banquise. Nuit de pleine lune dans un ciel bleu comme une peau de pêche.

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