Mission en Terre Adélie #29 : un nom mythique, un destin incertain

CARNET DE ROUTE - Une équipe de scientifiques français est partie il y a presque un mois sur la base française Dumont d’Urville, dans l’Antarctique. Tout au long du mois de janvier, nos reporters Michel Izard et Bertrand Lachat vous feront vivre cette aventure extraordinaire au pôle Sud. Voici la suite de leur périple.

Ciel gris ce matin au niveau du 46ème parallèle. Mon soleil est dans le pli des vagues, les albatros accompagnent le bateau, impériaux sur la mer chahutée et l’horizon qui danse. Je ne m’attarderai pas aujourd’hui sur la routine du vague à l’âme et vogue à l’estomac que Bertrand Lachat, allongé dans sa banette, résume en disant "je suis bluuurrrpsss".


Je voudrais parler du navire. L’Astrolabe. Le nom à lui seul parle du vent des grands voyages. C’est le nom d’un très vieil instrument astronomique qui permettait aux navigateurs de mesurer la hauteur des astres et de lire l’heure en fonction de la position des étoiles. C’est le nom de la flûte de Lapeyrouse partie explorer les mers du Sud en 1785 et qui n’est jamais revenue. C’est le nom choisi pour sa corvette, par Dumont d’Urville qui se lançait à la recherche de Lapeyrouse et qui, plus tard, découvrit la Terre Adélie.


Et c’est le nom de ce bateau sur lequel nous tanguons. Son histoire mérite un petit détour : 65 mètres de long, 12,80 mètres de large. Construit en Ecosse en 1986, il a été conçu - avec une coque polaire renforcée, un faible tirant d’eau, une coque plate - pour travailler dans les champs pétrolifères du nord Canada. En 1988, il est racheté par les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) et l’Institut Polaire (IPEV). Les chantiers du Havre le transforment. On aménage des cabines pour 50 passagers et un hangar. On le baptise Astrolabe. Il est un des rares navires à avoir franchi les 2 cercles polaires, nord et sud, dans la même année, en 1991. Depuis 28 ans, il assure la liaison avec la Terre Adélie sur les pas de Dumont d’Urville. 140 allers-retours. Près de 2 millions de kilomètres au compteur. Il appartient à la Cie Pn’O France. Il est affrété par les TAAF et l’IPEV.  Il sera remplacé, dès la saison prochaine, par un bâtiment tout neuf de la Marine Nationale, appelé lui aussi Astrolabe.

Il était un petit navire

Aujourd’hui sa carrière s’achève. Il lui reste deux voyages et c’est fini. Il est commandé par deux capitaines à tour de rôle. Stanislas Devorsine fait son dernier voyage. Quand il est sorti de la zone des glaces lundi matin, il a eu un pincement au cœur. Pendant dix ans, d’abord comme second puis aux commandes, il a appris à maîtriser cette forme de pilotage très spécifique. Une dernière fois il a su s’arrimer à la banquise, éviter l’écueil des icebergs, trouver son chemin dans le pack de glaces, lire les blocs devant lui pour choisir la meilleure voie ; une dernière fois il entendu le choc des glaçons sur la coque, les crissements contre la neige, le bruit des moteurs lancés à plein régime pour tailler la route ; une dernière fois il a mené l’Astrolabe à bon port : 


"C’est un bateau auquel on s’attache. Il n’est pas polyvalent. Trop petit pour faire cargo. Trop rustique pour faire de la Croisière. C’est un bateau parfait pour le polaire. Il est  très solide, très fiable, même si l’on est pris par les glaces il résiste. Cela nous est arrivé d’être bloqué avec de grosses tensions sur la coque. On peut compter sur lui."


Le second Julien Duroussy fait lui aussi son dernier voyage polaire. Il le sait déjà, la magie de la navigation dans les glaces va lui manquer: "C’est quelque chose d’unique. Une sensation qu’on a du mal à décrire, nous dit-il avec un large sourire et les yeux brillants. Et puis, j’aime ces vieux bateaux. Le pupitre est une pièce de musée. On peut piloter à la main. Il n’a pas une ligne très élégante. C’est un petit tank. Mais il a quelque chose."   

Quel avenir pour l’Astrolabe ?

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Stanislas, Julien et tout l’équipage, qui seront bientôt au chômage, nourrissent un rêve (que je partage): ne pas laisser l’Astrolabe partir pour ces chantiers du Bangladesh où il serait découpé au prix de la ferraille. 1500 tonnes ça fait pas lourd. Stanislas a des idées : " Il pourrait continuer à faire des expéditions scientifiques, océanographiques, dans les régions polaires en embarquant des chercheurs et des touristes prêts à vivre une aventure". Un armateur français serait peut-être intéressé. D’autres pistes sont à l’étude. Son destin se jouera dans les semaines qui viennent.


En attendant notre bon vieil Astrolabe remonte fièrement vers la Tasmanie. Un vent chaud, venu du nord, souffle  sur le pont. Il fouette les visages. Il fait s’envoler les cheveux. On voit encore des albatros dans le jeu des vagues "ivres d'être parmi l'écume inconnue et les cieux". Ils vont bientôt disparaître. 44ème parallèle sud. C’est la limite de leur vaste territoire. Dans quelques heures, nous serons à l’abri dans la baie de Hobart. Le navire fera le plein de gasoil, embarquera du fret et des passagers pour les deux ultimes rotations vers DDU, la base Dumont d’Urville. Et après, quoi ? Nous le laisserons sur le quai en espérant que son histoire continue !

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