Au fait, on trouve quoi dans le dernier Charlie ?

Au fait, on trouve quoi dans le dernier Charlie ?

AU FIL DES PAGES - Le dernier numéro de Charlie Hebdo est sorti ce mercredi. La Une, présentant un Dieu vengeur, assorti du slogan "Un an après, l’assassin court toujours", a fait débat. Mais à l'intérieur, que trouve-t-on ? Forcément, un hommage aux victimes des attentats. Et un combat contre tous les intégrismes qui continue, envers et contre tout.

Il était attendu, ce Charlie. En début de semaine, la révélation de la Une, déjà, avait fait parler (voir encadré). Déjà interprétée, pas forcément comprise. Alors quand ce 1224e numéro, qui marque les un an de la tuerie de Charlie Hebdo, est arrivé dans les kiosques, on a eu envie de s’y plonger. Forcément.

"L'histoire véridique du 7 janvier"

Charlie reste Charlie. Toujours à balancer, à dénoncer, à rentrer dans le lard. A parfois faire dans le mauvais goût, à parfois être incompris. A ne jamais laisser sans réaction. Mais dans ce premier Charlie de janvier, il y a d’abord cette double page. Où les survivants racontent cette  terrible journée. Le titre est sobre : "7 janvier 2015 10, rue Nicolas-Appert, Paris 11e." Les mots le sont aussi, s’accrochant aux faits, aux souvenirs de ceux qui sont restés.

Ici est racontée "l’histoire véridique du 7 janvier". A la Charlie, en ne pouvant s’empêcher de rire au milieu de l’abominable tristesse. Comme Sigolène qui, après le départ des assassins, demande à la cantonade "Mais qui m’a encore pris mes ciseaux ?" ces ciseaux dont elle a besoin pour déchirer les vêtements des blessés à terre. Les survivants racontent donc ce matin de conférence de rédaction, où Luz fête son anniversaire et arrive à la bourre. Où Wolinski touche les seins de Cécile, qui l’envoie balader. Où le café tourne, les croissants arrivent, les blagues s’enquillent, et puis aussi les engueulades sur le dernier Houellebecq, sur les sujets à traiter, les banlieues, l’islamisme, les totalitarismes. Les débats s’enflamment, personne n’est d’accord. Comme à chaque fois.

"J'espérais des plaintes, des gémissements"

Et puis, il a été 11h35. "Le reste a commencé comme une fête foraine où l’on lancerait des pétards", écrit Fabrice Licolino, auteur du papier. Coco, la dessinatrice, est descendue fumer une cigarette avec Angélique. Elle se fait alpaguer par un homme. Il est encagoulé, ils sont deux, elle les prend pour des policiers du Raid. Ce sont les frères Kouachi. Ils la forcent à les emmener à l’étage de la rédaction. "Le massacre commence dans une pièce d’un peu plus de 20 m²", écrit Fabrice Licolino.

Le carnage est méthodique. Riss, Fabrice, Cécile, parlent chacun à leur façon, avec leurs souvenirs qui parfois divergent, de cette soixantaine de coups de feu qui ont retenti. De l’odeur âcre de la poudre. Et puis, surtout, de ce "silence assourdissant qui a vite suivi". "J’espérais entendre des plaintes, des gémissements", raconte plus loin Riss, dans son édito. "Mais non, pas un son. Ce silence me fit comprendre qu’ils étaient morts." Lui est allongé au sol, les yeux rivés au plafond. Il est entouré des corps de Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Elsa Cayat, Bernard Maris. Les mots sont sobres, tout n’est pas écrit. Par pudeur. "La mort a toujours fait partie de ce journal", écrit encore Riss. Mais Charlie Hebdo "a toujours voulu se placer du côté de la vie, en étant inventif et drôle", écrit-il. A tel point que Riss raconte qu’"un mois avant le 7 janvier, j’avais demandé à Charb si sa protection avait encore un sens. Les histoires de caricatures, tout ça, c’était du passé."

Un an après, Charlie est toujours Charlie. Quitte à louer des institutions qu’il dézinguait avec plaisir. Comme Gérard Biard, qui dans un petit encadré, a un mot pour Franck Brinsolaro, policier mort pour défendre Charb. "Par sa fonction de policier, il incarnait les institutions qui protègent la liberté d’expression, de conscience, de pensée, de circulation", écrit-il. "Nous avons le droit de les critiquer quand elles dysfonctionnent. Mais pas quand elles fonctionnent. Les 7, 8 et 9 janvier, ainsi que le 13 novembre, elles ont été irréprochables." Il raconte qu’aujourd’hui, "à Charlie hebdo, nous vivons entourés de policiers qui nous protègent. C’est grâce à eux que nous pouvons continuer à faire notre journal et y exprimer nos idées. Et d’un pur point de vue de citoyen, aussi paradoxal que ça puisse paraître, c’est rassurant." Il y a aussi Philippe Lançon, qui commence en balançant sur les commémorations. Non, il n’aimait pas ça, ces manies des journaux de "commémorer sur tout et n’importe quoi". Mais, du fond de son hôpital militaire, il a mesuré l’importance de la mémoire collective.

"Allah un peu akbar"

Et comme Charlie est bien Charlie, les caricatures sont partout. Autodérision, avec ce Casimir doté d’une barbe et d’un turban, légendé "Charlie Hebdo, le journal qui ose encore dessiner Casimir". Hommage surtout, avec ces doubles pages qui reprennent des dessins des disparus, Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, Honoré. Des dessins marrants, presque tendres. Comme celui de Charb, sur les islamistes modérés en Turquie montrant des hommes scandant "Allah un peu akbar".

Car Charlie reste décidément Charlie. Le canard continue d’avancer. Et demande, à travers dessins et articles : un an après, où on en est ? Laïcité qui recule, totalitarisme religieux qui n’a cessé de gagner du terrain… Le constat n’est pas glorieux. Charlie n’oublie pas de tacler les médias, qui ont depuis toujours fait de Charlie un "symbole, un monstre", parfois tenu pour responsable du mal qui l’a frappé. Ces journalistes, Coco les croque sans pitié : "Un an après, toujours là !", est titré son dessin, montrant une meute de journalistes, venant demander aux tombes des disparus : "Comment vivez-vous aujourd’hui ?" Toujours là pour montrer, mais incapables de se poser les bonnes questions. Tout le monde n’aime pas la critique. Ça peut faire grincer, ça fait réfléchir. De toute façon, Charlie n’est pas là pour se faire des amis. Provoc’, bravache. Toujours.

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