Axel, rescapé du Bataclan : "Ce concert, c'est pour terminer le truc"

Axel, rescapé du Bataclan : "Ce concert, c'est pour terminer le truc"

TEMOIGNAGE – Axel est arrivé de Nantes ce mardi, pour aller au concert des Eagles of Death metal à l’Olympia. Axel est un rescapé du Bataclan. Il y a trois mois, le 13 novembre dernier, le jeune homme est resté enfermé deux heures dans la salle de concert, avant de se faire évacuer par le Raid.

Il vient d’arriver à Montparnasse. Il vient de Nantes. Il s'est baladé à Paris, ce mardi après-midi, avant de rejoindre l’Olympia ce soir. "Je ne sais pas encore si je vais au concert des Eagles", prévient Axel*. "Je suis juste là pour me donner la possibilité d’y aller éventuellement. On verra bien…" Axel, la trentaine, est un rescapé du Bataclan. Le 13 novembre dernier, il était dans la salle quand les terroristes ont débarqué, et a eu le réflexe de s’abriter derrière la rambarde qui sépare le public de la scène. Avant d’être évacué par le Raid. Il a des yeux bleus, bleu, qui planent un peu. Comme au dessus des gens. La voix grave, posée. Il dit les choses en courtes phrases. Carrées, pudiques, efficaces.

Sur le coup, tout de suite, il n’a pas souhaité médiatiser son histoire. Trop tôt, pas envie de faire les choses à chaud. Mais aujourd’hui, trois mois après, il commence doucement à faire son deuil. Et est prêt à se partager. Enfin, il prévient d’emblée : "Je peux te raconter ma version. Mais on l’a tous vécue de manière différente. Il y avait 1 500 personnes dans la salle, il y a 1 500 versions différentes." Le soir du 13 novembre, Axel était avec deux amis, Emma et Julien, au concert des Eagles. Comme tous les spectateurs, il a entendu les premières rafales des terroristes. "En fait, ça m’a rappelé un souvenir d’un concert de Offspring à la fête de l’Huma", raconte le trentenaire. "Au début du concert, il y avait des détonations de flingues. Je me suis dit que c’était un effet du spectacle. Je me suis retourné vers la scène, et j’ai vu la gueule des 'zicos'. Ils avaient l’air étonné. Je me suis dit  "ouh c’est bizarre"." Il voit le premier assaillant entrer dans la salle de spectacles, il comprend. "Il y a tout de suite eu un effet domino, tout le monde est tombé en arrière, avec les premiers victimes qui se prenaient les balles devant. On s’est tous retrouvés par terre les uns sur les autres à ne pas pouvoir bouger." Axel tombe aussi, écrasé sous le poids des corps. Puis, dans le fond, certains arrivent à sortir.

"Il fallait que je fasse le choix soit d’essayer de la sortir, soit de me barrer"

Immobilisé, Axel cogite, vite. "Je me suis concentré sur les agresseurs, comment ça se passait. A un moment, je me suis retrouvé à découvert, à terre. Je n’avais pas le choix, il fallait que je bouge. Les issues de secours sur les côtés étaient blindées de monde, ça ne servait à rien d’aller là-bas. Je me suis décidé à aller derrière la rambarde qui sépare le public de la scène. Ça me donnait un sursis." Il fonce. Aperçoit pas loin Emma. "Ca a été très compliqué pour moi", concède-t-il. "Elle était bloquée sous une dizaine de personnes. Il fallait que je fasse le choix soit d’essayer de la sortir, soit de me barrer. Je lui ai tenu la main et je lui ait dit : 'Je suis désolé, je suis désolé', et je suis parti m’abriter."

Il le dit : "C’était le seul choix à faire. C’était le seul. Je pense qu’on ne serait pas là tous les deux si j’étais resté pour la sortir, je me serais pris une balle, et peut-être elle aussi derrière. Je n’aurais pas pu la sortir de là." Il parle, détaché, mais il répète, comme pour se punir. "Oui je l’ai abandonnée là. Ca me travaille assez souvent." Axel rampe jusqu’à la rambarde, se tasse dans un coin, à gauche, au pied de la scène. Il est rejoint par un garçon, puis un autre, il aide une fille coincée sous des corps à le rejoindre. Ils restent là, immobiles. Une grenade atterrit sur la scène. Les amplis de guitare protègent Axel. Une chance, dans ce malheur. Ils vont rester là pendant deux heures.

"Je me suis dit que ça allait être de plus en plus difficile de sortir. Autant rester là", raconte le trentenaire. "J’ai essayé d’apaiser les gens autour de moi, de concentrer mon esprit sur les choses que je pouvais faire. Mais je pensais ne pas sortir vivant de cette salle. J’ai envoyé un message à mon cousin militaire, en lui disant ce qu’il se passait. Puis j’ai éteint mon portable." Contre sa rambarde, il ne voit pas ce qu’il se passe dans la salle. Il entend. Les tirs nourris, qui se tassent peu à peu. Puis le silence, pesant.

Axel rallume son portable, poste un message sur Facebook. Voit qu’Emma a essayé de l’appeler. Elle est vivante, dehors. Il continue d’attendre. Il n’est sorti que lorsque l’équipe du Raid est arrivée. Bien deux heures après. Les survivants sont évacués. Lui, tout au fond, part parmi les derniers, essaie d’emmener avec lui des personnes blessées. Et éviter de marcher sur les corps à terre : "J’ai vu la salle pour la première fois. C’était un bain de sang. 83 victimes, je crois ?" Dehors, ils sont accueillis dans les hôtels, dans les bars du coin. Axel plane. "J’ai revu la fille que j’avais prise dans les bras. J’ai pris un whisky avec un Anglais super cool, moi qui n’aime pas le whisky… Les barmen étaient super sympas c’était open-bar." Puis ils ont été emmenés au 36 quai des orfèvres. C’est dans le bus qu’il tombe sur Emma et Julien. Bien vivants.

"Pour ce soir, je n'ai pas un bon pressentiment"

Dès le lendemain, il est de retour chez lui, avec ses colocs et ses amis "qui sont restés scotchés sur BFM TV". Faille spatio-temporelle. Il leur raconte. "Je crois que eux aussi en avaient besoin. Au final, mes proches étaient davantage sous tension que moi", estime Axel. "C’est un peu comme quand on regarde un film d’horreur : il y a ceux qui ferment les yeux, et ceux qui les gardent ouverts. En fait, quand tu vis la chose les yeux ouverts, tu vois la réalité et tu sais ce que c’est. Quand tu as les yeux fermés, tu ne vois pas la gueule du monstre, et ton imagination travaille. Moi j’ai vécu la chose. Je sais comment c’est. Et elle est terminée, c’est cadré. Alors que tous les autres, ils développent des milliers de versions."

Trois mois après, Axel est donc revenu à Paris. Même si le concert des Eagles , il ne le "sent pas". Il va tout de même se planter devant l'Olympia, avec Emma. "On n’a pas la même vision", explique-t-il. "Elle voulait y aller, comme une évidence, j'ai l'impression, même si je ne suis pas dans sa tête. Moi je pense que quand t’es terroriste, si tu veux imposer ta suprématie, l’Olympia, ce soir, c’est un champ de ruines. Et là, je n’ai pas un bon pressentiment".

Il hésite encore. Parce que, tout de même, c’est "important", au-delà du grand raout politique et médiatique qu'il risque d'y avoir. "Cela permet aussi de mettre une date de fin à son deuil, de terminer le truc", explique Axel. "Mais c’est toujours difficile de trouver le juste milieu entre le devoir de mémoire, et ne pas donner trop d’importance à ce genre de choses pour ne pas donner la victoire aux terroristes. Je pense que la victoire leur a déjà été donnée. L’état d’urgence pour moi c’est une capitulation de la France là-dessus. Même si ça se comprend…"

"On est super chanceux de s’en être sortis"

Quoi qu’il se passe ce soir, Axel vit tous les jours avec le souvenir de ces terribles moments. Le retour rapide à Nantes lui a permis de déconnecter. De retrouver son cocon, se libérer de la pression parisienne. D’ailleurs, sur le coup, il a coupé les réseaux, les infos, tout. "J’ai arrêté Facebook pendant 15 jours, j’ai évité de regarder les infos. Je me suis mis en arrêt deux semaines, et puis j’ai repris le boulot. Ça occupe la tête. Et j’ai eu l’avantage d’être en colocation, il y avait souvent du monde, je n’étais jamais seul. C’était bien mieux. Ça m’a remis dans le bain, et permis de passer à autre chose. De toute façon, la vie continue. Elle continue." 

Axel n’a pas vu de psy. Pas encore, mais il y pense. "En fait, je n’ai pas eu besoin de parler plus que ça", explique-t-il. "J’en parlais surtout à la demande des autres. Aujourd’hui, je me dis que ça peut être bien de voir un professionnel : je sais comment les choses peuvent ressurgir très longtemps après. Je n’ai pas surmonté le truc. Ça ne part pas comme ça. Depuis trois mois, il y a eu des manifs à Nantes, des feux d’artifice, des détonations pour le Nouvel an. Forcément, j’étais en alerte et je continuerai à l’être. Mais je ne m’en sors pas trop mal."

Axel le dit souvent d’ailleurs, il a eu de la "chance". "On a eu beaucoup de chance. On s’en sort tous les trois, c’est un atout précieux. On n’a pas eu de perte directe, on n’est pas blessés, on n’a personne à visiter à l’hôpital, on n’a pas de cercueil à fleurir." De la chance peut-être aussi, parce qu’il a eu les bons réflexes, à ce moment : "A l’époque, je venais de me séparer, j’étais dans un état d’esprit où je vivais vraiment les choses au présent, positivement, j’agissais. Je pense que c’est ça qui fait que je suis encore là aujourd’hui." Même si le sourire est plus rare. La parole peut-être plus réfléchie. Axel le reconnaît : "J’ai perdu un peu d'insouciance je pense, la fatigue, des pensées négatives qui arrivent… mais bon, c’est un travail à faire. Ça va revenir avec le soleil ! Et voilà. Ca s’est passé comme ça pour moi." Axel s’arrête. Fait un petit sourire. Et le soleil de Paris est de sortie.

* Le prénom a été changé

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