"Burkini", la semaine où la France est devenue folle

"Burkini", la semaine où la France est devenue folle

ISLAM - Peur sur les plages. Le burkini, ce maillot porté par certaines musulmanes, est devenu en quelques jours un sujet électrique. La fixation sur ce vêtement a provoqué le retour d'un débat crispé sur l'islam. Et avec lui une rhétorique à base de djihadisme qui n’entretient que des liens éloignés avec la réalité.

Les torpeurs de l'été donnent des coups de soleil au débat public. Ces premières semaines d'août se sont enflammées au rythme de polémiques sur le port du "burkini", ce maillot de bain porté par certaines femmes musulmanes, et couvrant le corps à l'exception du visage. Il est, dans la bouche de certains élus et responsables, devenu le " symbole de l’extrémisme islamiste " et même le "signe d’adhésion au djihadisme". 

 Une marque "d'allégeance à des mouvements terroristes"
Le 11 août, Nice-Matin dévoile que le maire (Les Républicains) de Cannes, David Lisnard, interdit aux baigneurs de porter le burkini sur ses plages, est révélateur de l’aura de psychose qui enveloppe le vêtement. L’arrêté de la Ville, daté du 28 juillet, s’adosse à des critères moraux : "L’accès aux plages et à la baignade est interdit jusqu’au 31 août 2016 à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades." Les contrevenantes s’exposent à une amende de 35 euros. 

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Le directeur général des services de Cannes, Thierry Migoule, va un cran plus loin. Il tisse un lien entre port du burkini et soutien au terrorisme djihadiste : "Il ne s’agit pas d’interdire le port des signes religieux à la plage, mais les tenues ostentatoires qui font référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre", affirme-t-il. Des femmes "directement concernées", ont sollicité le Collectif contre l’islamophobie (CCIF) qui a  saisi (en vain) la justice en référé-liberté  pour contester l'arrêté.

 Après Cannes, Villeneuve-Loubet et Sisco
Cet épisode a inspiré le maire LR de Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), Lionnel Luca, qui a signé un arrêté similaire, quatre jours plus tard. "La République, ce n'est pas venir à la plage habillé en affichant ses convictions religieuses, d'autant que ce sont de fausses convictions car la religion ne demande rien" en la matière, a estimé le maire. Enfin, l'édile socialiste de Sisco (Haute-Corse), a banni à son tour le burkini des plages de sa commune, ce lundi, deux jours après la violente rixe qui a opposé des jeunes locaux à des familles musulmanes venues de Bastia.

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► Hijab day, mode islamique, burkini : polémiques en série
Ce phénomène s’apparente à de la resucée. Ces derniers mois, les vêtements qualifiés d’islamiques ont provoqué tressaillements et indignations. Il y a eu les querelles autour de la " mode islamique " ou du " Hijab day " à Sciences Po Paris. Surtout, l’emballement autour du burkini - que n’arbore qu’un nombre réduit de musulmanes - n’est pas sans évoquer le débat sur le port de la burqa, en 2010. Il avait débouché sur une loi générale le 11 octobre , qui ne concernait alors  que 2000 personnes en France .

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A la différence de cette loi anti-burqa, qui prend des dispositions générales en "interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public", l’arrêté de Cannes a explicitement dans sa ligne de mire des pratiques religieuses, vu qu’il désigne "une tenue de plage manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse".

L'épisode a inspiré le député-maire de Villeneuve-Loubet, Lionnel Luca, qui a pris le 5 août un arrêté rédigé scrupuleusement de la même façon, qui  bannit le burkini des plages de sa commune

► Annulation d’une "journée burkini" dans un parc aquatique
Et cet "arrêté burkini" n’est que le dernier produit d’une polémique plus longue sur ce maillot de bain islamique. Début août, une journée "burkini et jilbeb de bain" prévue dans un parc aquatique privé aux Pennes-Mirabeau (Bouches-du-Rhône) écume les colonnes de journaux.  Le Lab d’Europe 1 le premier relaye des tweets indignés de quelques élus de droite et d’extrême droite, sans lesquels la journée serait sans doute passée inaperçu, qui y voient du "communautarisme islamique" ou de l’"islamisme" tout court.

Alors que l’actualité est au creux de la vague, les médias lui emboîtent le pas ( ici , ici  ou encore ici ). L’événement est à ce point monté en épingle que le Speedwater Park et le maire décident conjointement de l’annuler. Une sénatrice des Verts ironise : "Ceux pour qui l'islam n'est pas soluble dans la République redoutent que la République le soit dans une piscine."

 Toujours le même fixette
Déjà en août 2009, une première "affaire" avait fait mousser une nageuse qui porte le burkini . La femme avait été retoquée d’un bassin pour non-respect des "règles d’hygiène" alors que son maillot était homologué.

Avec ces tenus qualifiées d’"ostentatoires" – ce qui suppose qu’elles auraient le désir de montrer leur appartenance religieuse – les baigneuses sont suspectées de "prosélytisme". Pourtant, aux yeux de l’anthropologue  connue pour sa lutte contre la radicalisation Dounia Bouzar , "la nageuse qui porte un "maillot plus couvrant" que les normes habituelles ne fait pas de prosélytisme puisqu'elle se mélange avec les autres citoyens (les autres nageurs) sans rien exiger d’eux, donc en respectant leurs propres normes. Elle n’impose donc pas sa vision du monde." Selon la chercheuse, cela "permet l’inclusion de la personne" et de "nager ensemble". A l’inverse, les interdits conduiraient les femmes musulmanes à des séances piscines privées.

Autre reproche fréquent, le port du burkini " exprime la soumission de la femme ". Interrogée par L’Obs , la chercheuse féministe Judith Butler s’oppose à ce monolithisme. "Le voile peut certes être un signe de soumission, mais c'est aussi un signe d'appartenance à une famille, à une religion, à un pays d'origine, à une communauté. Contraindre une femme à ôter le voile, c'est l'obliger à se couper de ses attaches, à se déraciner. Certes, on peut juger que s'arracher à son milieu d'origine est une bonne chose, mais ce n'est pas à l'Etat d'en faire une norme obligatoire."

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