Centre d'accueil pour SDF dans le 16e : quand la pauvreté sème la "panique" chez "les grands bourgeois"

Centre d'accueil pour SDF dans le 16e : quand la pauvreté sème la "panique" chez "les grands bourgeois"

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UN PEU DE SOCIO - Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, sociologues spécialistes de la très grande richesse, ont observé à la loupe le mouvement de contestation qui a entouré l'installation d'un centre d’hébergement d'urgence dans le 16e arrondissement de Paris, en 2016. Ils en tirent une enquête-dessinée, "Panique dans le 16e". Rencontre.

Souvenez-vous. C'était il y a un peu moins d'un an, le 5 novembre 2016. Le centre d'hébergement d'urgence pour personnes sans-abri, provisoirement bâti sur l'allée des Fortifications, dans le très chic 16e arrondissement de Paris, vient à peine d'être inauguré en présence d'Anne Hidalgo. Sitôt les élus partis, voilà une horde d'identitaires qui s'amènent, effectuent le tour du propriétaire à la recherche de "migrants" puis déroulent une banderole siglée "Français d'abord, clandestins dehors".


Face à ce spectacle, il y a une poignée de journalistes et deux ou trois personnes hébergées. Et puis, incognito, la sociologue spécialiste de la grande richesse, Monique Pinçon-Charlot. Avec son époux Michel Pinçon, voilà de longs mois que le duo a décidé d'observer la rencontre, en lisière du bois de Boulogne, de la haute bourgeoisie et de la grande précarité, par ce prisme marxiste et bourdieusien qui marque leur engagement de toujours. 

En vidéo

On a visité le centre d’accueil pour SDF dans le 16e

La maire ou la préfète de Paris copieusement insultées

Le résultat ? Une enquête sociologique en forme de bande dessinée (illustrations par Etienne Lécroart), publiée aux éditions La ville brûle. "Parmi nos dossiers, on suivait la construction de logements sociaux dans les beaux quartiers initiée par Bertrand Delanoë, nous explique Monique Pinçon-Charlot. L'arrivée de ce centre d'hébergement d'urgence, on en avait entendu parler et, tout de suite, on s'est dit 'on va en faire un livre'".  Mais le couple de sociologues était loin de prévoir la scène d'une rare violence qui ouvrirait plus tard leur ouvrage. 


Une réunion publique organisée à l'université Paris-Dauphine, au sujet de ce fameux centre, qui a largement viré à la foire d'empoigne. "Cette soirée du 14 mars 2016 a été une véritable surprise, se souvient-elle. Jamais, en tant que sociologue, je n'avais pensé qu'ils auraient pu se laisser aller à une telle violence verbale vis-à-vis, notamment, de très hauts responsables de l'Etat comme la maire ou la préfète de Paris. Toutes deux ont été traitées de 'salopes', ont reçu des insultes sexistes d'une violence inouïe..."


Mais au-delà des réactions épidermiques, il s'agit de comprendre. Cette analyse, nécessaire, le couple Pinçon-Charlot la développe autour d'une observation minutieuse du bois de Boulogne. Car c'est bien là que se noue d'abord ce "sentiment de propriété transmis de génération en génération, ancré dans des habitus qui, loin de se dissoudre au fil du temps, se renforcent au contraire face à la menace de la mixité sociale et de ce qu'ils vivent comme 'un attentat social et politique'". Du coup, lorsqu'un ensemble de personnes défavorisées outrepassent les limites implicitement autorisées de leur entre-soi, les riches ne mettent pas longtemps à riposter. 

Le provisoire et la pauvreté s'assemblentPanique dans le 16e

Et cette mobilisation des beaux quartiers aussi, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon l'ont passée à la loupe. Ils parlent alors d'un "individualisme dans le collectivisme pratique". Les mots sont techniques, mais le concept est facile : "Dans cette classe, ils savent qu'ils sont peu nombreux et qu'ils concentrent les richesses. Ils savent aussi que de temps en temps, il y a des retours de bâton. Donc ils se mobilisent sur tous les fronts. Pour eux il n’y a pas de petit combat. Et surtout, ils sont solidaires ! Dès qu’il y a un enjeu, la solidarité prime et s’il y a des conccurrences entre eux, il y en a toujours un pour prendre le dessus et faire office de coordinateur. Ça, c’est très fort." 


Du côté de la mairie de Paris, on a visiblement appris à appréhender ces ressors de classe. Et à agir en conséquence. Dorénavant, rappelle-t-on dans le livre, les permis de construire sont déposés avant que les recours en justice - inévitables dans ces quartiers - ne soient épuisés. "Finalement, les grands bourgeois du 16e ont été pris de court", note encore la sociologue. Reste que ces baraquements, qui furent hier au coeur d'une bronca invraisemblable, n'ont rien de pérenne. C'est prévu depuis le départ : ils devront être déplacés au bout de trois ans. Comme si, dans cette enclave de richesse qu'est le 16e arrondissement, on a quand même réussi à faire perdurer une réalité : celle selon laquelle "le provisoire et la pauvreté s'assemblent tandis que l'enracinement et la richesse vont toujours de pair".

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