"Les animaux sont des amis, pas de la nourriture" : les ados qui deviennent vegan, simple effet de mode ou révolution alimentaire ?

"Les animaux sont des amis, pas de la nourriture" : les ados qui deviennent vegan, simple effet de mode ou révolution alimentaire ?

ENQUÊTE - De plus en plus d’adolescents décident d’arrêter de manger de la viande et tout autre produit d’origine animale, souvent après avoir vu des vidéos chocs sur les réseaux sociaux. Est-ce un effet de mode, ou le signe d'une véritable évolution des habitudes alimentaires ?

Vous avez la trentaine, tirant peut-être sur la quarantaine, vous avez des enfants qui deviennent grands. Alors peut-être avez-vous été confronté à votre ado qui, désormais, refuse de manger de la viande. Et cite, en vrac, ces "vidéos horribles" qu’il a vu tourner sur les réseaux, l’envie qu’il a de moins polluer en arrêtant la viande, son désir de ne plus faire de mal aux bêtes. Bref, sa volonté d’être vegan. Comme Pauline, mère de 45 ans "viandarde" de son propre aveu et peu connectée, peut-être êtes-vous tombés de haut. Et avez cherché, dans vos réflexes de carnivore, comment conjurer le sort : Pauline a ainsi pensé à un psy, puis a voulu caler un rendez-vous "chez son boucher" pour "qu’il explique à ma fille que chez lui, les animaux sont bien traités". 


Ou peut-être, comme Séverine, maman de six enfants, avez-vous cherché à vous adapter. Ses trois aînés, la vingtaine, sont végétariens (pas de viande, ni de poisson) ; le 4e, 19 ans, est végétalien (ni viande ni poisson ni tout produit issu d'animaux vivants) ; les deux derniers restent omnivores. "Cette bascule a eu lieu à la suite du visionnage, l'été dernier, du documentaire Cow'spiracy, un film sur l'impact de l'agriculture animale sur l'environnement", raconte Séverine. "Cela a été l'occasion de nombreux échanges familiaux autour de l’importance des nutriments, des débats écologico-philosophico-gastronomico-diététique, et des expériences culinaires... suprenantes", raconte la maman. Mais sous l'air léger pointent quelques complications. "Il y a d’abord ma frustration de mère de ne plus pouvoir leur montrer mon amour à coups de desserts et autres plats gourmands", soupire-t-elle. "L'impression de ne plus parler la même langue culinaire..." Elle est actuellement en "cours de négo pour réintroduire les œufs..."

Enfin, la prochaine génération commence à prendre conscience du problèmeFabrice

Comme ces deux mamans, de très nombreux internautes ont répondu à notre appel à témoignages sur Facebook. Des parents qui rapportent les paroles de leurs enfants. Des ados qui ont décidé d’arrêter la viande. Le fils d'Awoua, âgé de 13 ans, a pris cette décision après avoir vu des vidéos sur l'abattage des animaux. "Cela l'a dégoûté, et je le comprends tout à fait." Malone : "Ma fille, qui va avoir 14 ans, a fait le choix de ne plus en manger depuis quelques années. J'avoue avoir été réticente au départ. Nous en avons discuté avec la pédiatre, puis je l'ai laissé choisir. Chacun est libre." 


Chez les jeunes, la réflexion de Mélanie, 20 ans, qui a stoppé complètement la viande il y a un an, illustre bien l'état d'esprit général. "Petite, c'était mes parents qui choisissaient mes repas. Je n'avais pas conscience du mal, je comprenais pas encore", explique-t-elle. "Mais les animaux sont nos amis pour la vie, pas de la nourriture à mettre dans nos assiettes. En grandissant, j'en ai pris conscience petit à petit et je me suis éloignée de ce mode de vie. Il faut arrêter de massacrer ces pauvres bêtes. Elles ne méritent pas ça !" 


Sur le réseau social, des adultes se réjouissent de ces vocations : "Enfin, la prochaine génération commence à prendre conscience du problème !" juge Fabrice. "Pourvu que ça dure et que les générations d'après éradiquent ce fléau et ce génocide pour toujours !"  D’autres se montrent plus nuancés. "Tant mieux s'ils ont conscience que les animaux ne doivent pas être maltraités. Mais de là à en faire des vegans, il y a peut-être un juste milieu", estime Laurent. "On peut continuer à manger de la viande, sans en abuser. Il faut simplement varier son alimentation pour une santé optimale et pour se faire plaisir, et diminuer toutes ces surproductions de viande, mettre en œuvre des protocoles dans les abattoirs, consommer raisonnablement, voilà tout !"


Quoi qu'on en pense, c’est un fait. Depuis deux ou trois ans, en France, les tendances au végétarisme, au végétalisme et véganisme gagnent du terrain. Car le sujet mobilise. Fascine. Fait parler. Mais cette tendance plébiscitée par les jeunes est-elle une mode ou un vrai mouvement de fond ? Doit-on s’attendre à voir changer nos habitudes alimentaires ? Dur, pour l’instant, d’avoir une vision d’ensemble, sans chiffres à l’appui ni réelles études sur le sujet. 

Clairement, cela correspond à une générationJulia Csergo, historenne de l'alimentation

Mais Julia Csergo, spécialiste des cultures alimentaires et de l'histoire culturelle du monde contemporain, installée pour ses travaux à Montréal, au Canada, voit déjà ce qui arrive. "Le mouvement arrive d’Amérique du Nord, où il est très développé. Et clairement, cela correspond à une génération", indique-t-elle. Pour l’historienne, ce mouvement de refus de la viande animale n’est pas nouveau. "C’est même une des tendances de fond dans l’histoire des sociétés", explique la chercheuse. "De tout temps, on retrouve dans notre culture occidentale ces questionnements autour de la consommation de viande. Dans l’Antiquité, il existait ainsi la secte des Orphistes en Grèce, qui prônait le respect de toute forme de vie, et étaient végétariens. On retrouve des textes du Moyen-Age, des temps modernes, où des gens défendent le végétarisme. Rousseau et Voltaire le prônaient !"


L’homme, de tout temps, aurait cherché à se déculpabiliser de tuer les animaux : "Le meurtre alimentaire a toujours posé problème à l’homme, et ce dernier a trouvé des solutions pour se sortir de sa culpabilité", explique Julia Csergo. "Ainsi, certaines sociétés primitives, avant la chasse, exerçaient un certain nombre de rituels 'd’abattage' pour respecter le meurtre alimentaire. Dans certaines tribus, quand ils tuaient un animal, ils se prosternaient devant lui et faisaient une sorte de prière d’excuse..." Sauf qu’à l’époque, ces tendances restaient des "épiphénomènes". "Aujourd’hui, il n’y a que la question d’échelle qui a changé : ça devient un phénomène de société, puissant. En tout cas, il s’appuie sur des tendances lourdes, conjoncturelles et... industrielles."

Communication tous azimuts

D’autres facteurs que la culpabilité ont forcément joué. "Dans nos sociétés occidentales, le statut de la viande rouge a été longtemps survalorisé. Au 19e, c’était présenté comme l’aliment de la force, et même comme une conquête sociale, au point qu’on est arrivé à en manger bien plus que prévu. Dans les années 1975-1980, le déclin de la consommation a commencé." Ont monté, dans le même temps, des questionnements sanitaires et environnementaux. "On a aussi redécouvert les protéines végétales. Tout ça fait une espèce de conjonction et explique que cette philosophie alimentaire va prendre un bel essor", estime la chercheuse.


A cela s'ajoute la communication très variée de ce mouvement divers, qui joue sur plusieurs leviers. Sur des coups d’éclats médiatiques, avec les vidéos chocs des abattoirs publiées régulièrement par L214, ou encore des happenings contre des boucheries de supermarchés ; mais aussi un volet plus pédagogique via, par exemple, l’Association végétarienne de France, qui oriente sur la cuisine, les façons de consommer sainement sans trace animale via des conférences, des stages ou même des "défis", que LCI avait testés. Le tout porté, démultiplié par des réseaux sociaux qui rendent tous les militants particulièrement présents. Les jeunes sont donc particulièrement touchés.

Une idéologie, qui joue sur les émotions, dans une société aseptiséJean-François

 Jean-François, professeur à La Réunion,  constate cette tendance sur ses élèves. Et juge cela "très inquiétant".  Car lui voit là une "idéologie dangereuse", qui "joue sur les émotions, dans une société aseptisée, de la vue du sang et de la violence". "Il s’agit d’une dangereuse propagande, qui sous couvert de bonnes intentions porte les germes d’un anti-humanisme profond",  estime-t-il. "Il y a derrière cela des personnes ultra radicalisées, extrêmement bien organisées et qui trustent facilement le moindre forum sur le sujet" et touchent "les personnes fragiles et les plus jeunes." Il prédit, à terme, "une petite 'guerre civile' entre des personnes qui déifient les animaux, et celles qui consomment normalement de la viande ou des produits d’origine animale". 


S'il est aussi vitupérant, c'est aussi qu'il côtoie régulièrement des militants de la cause animale. Et pas de la meilleure façon.  "Je reçois régulièrement des insultes, des intimidations, des menaces, du cyber-harcèlement coordonné, et même des menaces de mort juste parce que je défends le principe d’une petite place pour l’humain dans l’océan face aux requins", raconte le professeur. Et s'il est aussi pris à partie, c'est parce qu'il est membre de l'association Océan prévention Réunion, qui milite pour "la mise en oeuvre d'une politique publique en réponse aux risques d'attaques de requins". Un sujet sensible. "C’est très compliqué, car la mode est à l’écologie et à la protection animale", développe-t-il. "


Certains groupes extrémistes, pour qui l’animal est l’égal de l’homme, veulent convertir en effet par la violence. Et multiplient actes de vandalismes contre des boucheries, laiteries, ou cirques, descentes dans des magasins de fourrures, voire envois de lettres piégées. Autre dérive, parfois des réactions déplacées. Comme, il y a quelques semaines, des réactions de joie sur les réseaux sociaux, à l’annonce de la mort d’un torero, encorné par un taureau... Un humoriste de France Inter avait même été rappelé à l'ordre, pour avoir détourné plutôt violemment les paroles d'une chanson. "Comment peut-on perdre à ce point le sens de l'humain, au moment où une famille perd son fils, son époux, son père ?" s'étaient indignés les représentants de l'Union des Villes Taurines de France. 

Compléments alimentaires et viande "clean" comme remède ?

 "Dans ce mouvement, il y a une espèce de reclassement de la hiérarchie des espèces", estime Julia Csergo. "Avant, les hommes étaient les rois des espèces vivantes.  Tout ça est aujourd’hui un peu remis en cause. Je vois mes étudiants parfois plus préoccupés par le sort d’un animal que par celui d’un humain." La chercheuse va jusqu'à poser sur la question des problématiques éthiques. "A un moment, on a  trop valorisé la viande. Mais attention, on peut aussi tomber dans le phénomène inverse, avec une espèce de sectarisme", dit-elle. Voire d'autres dérives : "Cette recherche de purification de l’âme  (en n’effectuant plus le meurtre alimentaire), et du corps (en n’ingérant pas le cadavre), est quelque chose d’un peu problématique, dans la mesure où cela rejoint le mouvement naturiste de la fin du 19e, qui prônait le corps pur et sain, non corrompu, avec un hygiénisme, voire un eugénisme, qui peuvent conduire à des dérives." 


Sans doute, dans sa formule grand public, le mouvement vegan a de l’avenir. Et pourrait s’accélérer, d’autant que se positionne aujourd’hui tout un secteur industriel... qui commence à sentir l’aubaine. Celui des produits naturels, d’abord, avec des chaînes qui ouvrent des boutiques vegan. Le bio Naturalia a ouvert trois établissements spécialement vegan à Paris. Les grandes chaînes, plus opportunistes, développent leur ligne de produit, comme Monoprix et sa ligne "Vegan déli". La chaîne vient même de lancer un croissant vegan dans plusieurs de ses boutiques parisiennes. 


Se positionne aussi, derrière tout ça, l’industrie des compléments alimentaires. "A Montréal, ingérer des pilules, ça marche à fond la caisse", explique la chercheuse. "Surtout, de grosses entreprises comme Google financent des recherches dans la Silicon Valley, où des start-ups planchent sur la viande 'clean', de la viande fabriquée en laboratoire à base de cellule souche. Rien que l’appellation, 'clean', pour 'propre, pur', montre ce souci hygiéniste." Des pilules et de la viande reconstituée en labo, l’avenir de notre alimentation ? Peut-être. En tout cas, plus sûrement, la nouvelle génération développera d'autres habitudes, moins "viandardes". Sans regrets. Julia Czergo le constate sur ses élèves :"Ici, les jeunes ne sont pas dans la tradition familiale, de mémoire. Le passé n’existe pas. Ils ne se posent pas toute ces questions, donc ils découvrent ces pilules, cette viande 'clean', ils sont ravis."

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