Il risque 5 ans de prison pour avoir aidé des migrants : Cédric, 37 ans, jugé à Nice, estime qu'il ne faut "plus fermer les yeux"

Il risque 5 ans de prison pour avoir aidé des migrants : Cédric, 37 ans, jugé à Nice, estime qu'il ne faut "plus fermer les yeux"

L'HISTOIRE - Cédric Herrou, un agriculteur de la vallée de la Roya, à la frontière avec l’Italie dans le sud de la France, doit être jugé ce 4 janvier pour avoir, avec son association, pris sous son aile des migrants. Ce militant de 37 ans est loin d’être le seul poursuivi : dans la région, un grand réseau de solidarité s’est mis en place.

Il risque 5 ans d’emprisonnement et 30.000 euros d’amende. Ce mercredi, Cédric Herrou doit comparaître devant le tribunal de Nice pour "aide à l'entrée, à la circulation et au séjour d'étrangers en situation irrégulière". Si le cas de Cédric a été largement médiatisé, il est loin d’être le seul à être ainsi poursuivi pour s'être rendu "coupable" d’aider. 


Initialement prévue en novembre dernier, l'audience avait été reportée au 4 janvier. A quelques heures du début du procès, nous republions cet article, diffusé le 23 novembre dernier.

Grand front, lunettes rondes, air de force tranquille, l'homme de 37 ans vit dans la vallée de la Roya, à Breil-sur-Roya. Un vallon verdoyant regroupant quelques villages et 6.000 habitants, à la frontière avec l’Italie dans les Alpes-Maritimes. A l’été 2015, la vallée a vu débarquer de nouveaux arrivants, pas vraiment du coin : plus au sud, la France a fermé ses frontières avec l’Italie, à Vintimille. Là se sont entassés des migrants, par milliers, en provenance d’Erythrée, du Soudan, du Tchad, ou encore d’Ethiopie. Ils ont quitté leur pays instable, pensant se réinventer une vie. Mais une fois bloqués à Vintimille, beaucoup tentent de remonter la vallée pour passer, plus haut, la frontière. 


Suzel, habitante de la vallée de la Roya, les a vus arriver. Petites silhouettes épuisées, frigorifiées, souvent affamées, qui ont parcouru en tongs ces chemins de randonnée. "Ce sont des gens qui sont en mauvaise santé, qui sont épuisés, qui voyagent depuis des mois", raconte-t-elle à LCI. "Ils prennent énormément de risques pour passer la frontière, passent par des routes super dangereuses." Souvent, ils marchent de nuit, pour se cacher des autorités qui les traquent. Longent les lignes de chemin de fer, l’autoroute, dorment dans des fourrés ou sous les tunnels. Comme des fantômes.

A un moment, on ne peut plus fermer les yeuxCédric Herrou, agriculteur

Alors dans la vallée, des habitants ont voulu aider. D'abord au coup par coup. Puis, en mai dernier, une petite quinzaine de personnes s'est organisée et a monté l’association "Roya citoyenne". "On a d’abord paré au plus urgent : distribuer de la nourriture", raconte Suzel, membre de l’association. Depuis, tous les soirs, une maraude part de chaque village de la vallée. Une ou deux voitures, avec un tas de sandwichs, à la rencontre des migrants. En cachette. Car rien que ça, c’est illégal en dehors des lieux d'accueil. "On donne à manger en cachette à des gens réfugiés sous des ponts…C’est quand même incroyable", se révolte Soizic. "L'hiver approche. Un jour il va y avoir des morts de froid. On est en montagne, quand même." L’association s’est aussi posée la question de l’accueil et du transport de ces migrants. "C’est un gros sujet, on n’était pas tous d’accord", confie Suzel. "Le choix fait ne peut qu’y être individuel."  


Cédric Herrou lui, a vite choisi : il a chamboulé sa vie pour aider les migrants. Chaque soir, il accueille chez lui entre 15 et 40 personnes, qui n’ont pas de toit. "Ils restent environ une semaine", raconte-t-il à LCI. "On les remet en état, des médecins s’occupent d’eux. On les conseille, on les considère. On met un peu d’humanité sur leur passage." Il veut voir les hommes, les enfants, derrière ces fantômes errants. "C’est un peu simpliste de dire qu’ils viennent là pour profiter d’un système. Moi je vois des gamins de 16 ans, qui se sont fait sortir de leur pays par la guerre, la dictature, à qui leurs parents manquent." 

Jusqu’à l'été dernier, Cédric a aussi emmené des migrants de Vintimille en voiture. "C’est un peu borderline", reconnaît-il. "Mais de toute façon, ils passeront. Ils sont prêts à tout pour passer. Le problème, c’est de les préserver du danger, de ces réseaux clandestins, les mafias, la prostitution. A un moment, on ne peut plus fermer les yeux." Cédric avait été arrêté en août avec huit Erythréens à bord de son véhicule. Le procureur de Nice avait abandonné les poursuites. Mercredi, en plus de "l'aide à l'entrée, à la circulation et au séjour d'étrangers en situation irrégulière", l'agriculteur est poursuivi pour "occupation illégale de locaux privés" après l’ouverture en octobre, avec un collectif d'associations, d’un squat pour migrants dans une colonie de vacances SNCF désaffectée à Saint-Dalmas-de-Tende.  

Je me suis mis dans l’illégalité car l’Etat ne respecte pas la légalitéCédric Herrou, agriculteur

Mais pour son procès, Cédric paraît confiant malgré la lourde peine qu'il encourt. "Je n’ai fait de mal à personne, j’ai juste le devoir de sortir du danger des mineurs", dit-il à LCI. Car il l’affirme :  "Il n’y a aucune prise en charge des mineurs isolés de la part de l’Etat, ils sont systématiquement reconduits à la frontière. Je me suis mis dans l’illégalité car l’Etat ne respecte pas la légalité". Samedi dernier, à Nice, plusieurs associations ont d'ailleurs affirmé avoir des preuves que la police renvoie des mineurs à Vintimille, alors que ces derniers ont rempli des requêtes demandant l’aide de l’Etat, ce qui est illégal.  


C’est aussi là-dessus que compte jouer un des avocats de Cédric, Me Françoise Cotta. Car le combat est quasiment politique. "Les Alpes-Maritimes sont une zone de non- droit, même la politique gouvernementale n’est pas appliquée", accuse l’avocate, allusion au fait que la Région et le Département ont refusé tout net de mettre à disposition des places d’hébergements lors du démantèlement de Calais. "Christian Estrosi (président de Région) et Eric Ciotti (président du Département) disent qu’ils ne veulent pas de réfugiés chez eux. Mais l’aide sociale à l’enfance a l’obligation de prendre en charge les mineurs. On veut absolument que les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités."

C’est la première fois qu’une région se mobilise à ce point-làMe Françoise Cotta

Depuis quelques temps, Roya citoyenne a choisi de sortir de l’ombre. De médiatiser son action, appuyée par des associations nationales comme Médecins du monde ou Amnesty. Manière d’appeler à la désobéissance civile, à la solidarité, mais aussi à l'aide : elles ne peuvent plus agir seules. Pour l’instant, en face, les autorités répliquent par voie judiciaire. Un autre habitant de la vallée, Pierre Alain de Mannoni, un enseignant de Nice, était poursuivi pour avoir fait monter trois Erythréennes dans sa voiture le 17 octobre dernier. Un autre procès est prévu le 4 avril.


Une petite dizaine d'habitants de la Roya ont déjà été placés en garde à vue, avant d’être relâchés. Mais Me Françoise Cotta se montre plutôt confiante, en tout cas sur le cas de Cédric. "Je pense qu’il ne risque pas grand-chose, il est trop médiatisé", dit-elle. "Ni qu’il y ait une volonté de réguler de la part des autorités. Et puis, on fait le travail des pouvoirs publics, ils pourraient dire merci. C’est la première fois qu’une région se mobilise à ce point-là. Cédric n’est pas tout seul : beaucoup, beaucoup de gens de la vallée hébergent, transportent, font passer les frontières. C’est une situation assez inédite."


Sans doute, dans la vallée, quelque chose se passe. "Depuis deux, trois semaines, de plus en plus d’habitants entrent en contact avec nous, proposent leur aide", confirme Suzel. "Ils ne sont pas du tout militants, mais sont très choqués de voir ces gens dehors, dans le froid, et d'apprendre qu’en les aidant, on est criminalisé." La force de la solidarité, Cédric y croit. "Ça n’a jamais été la majorité qui a fait bouger les choses, c’est toujours été une minorité. C'est nous qui faisons vivre la cité !"

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