"J'ai dit non, elle l'a fait quand-même" : les touchers vaginaux non consentis ont la vie dure

"J'ai dit non, elle l'a fait quand-même" : les touchers vaginaux non consentis ont la vie dure

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DROIT DU PATIENT - Une femme enceinte raconte avoir subi un toucher vaginal non consenti lors d'une consultation de suivi de sa grossesse. Une pratique théoriquement interdite sans l'autorisation du patient, mais encore bien ancrée chez médecins et sages-femmes, malgré une récente prise de conscience.

Lors d'une grossesse ou d'une simple visite de contrôle, à l'hôpital ou en cabinet : c'est une situation que peuvent expérimenter de nombreuses femmes.  Marie, future maman, a tenu à témoigner de ce qu'elle a vécu il y a deux mois dans un hôpital lyonnais au cours d'une consultation de suivi de grossesse : un toucher vaginal non consenti. 


Lundi 9 janvier, elle a publié sur Twitter un extrait de son dossier prénatal sur lequel est inscrit à son sujet : "Grossesse normale, tv non souhaité, fait à l'encontre de la patiente après informations, entretien proposé pour info sur l'accouchement, pleurs de la patiente en sortant." L'abréviation jargonneuse "tv non souhaité" fait référence au toucher vaginal, cet examen du col de l'utérus à l'aide d'un ou deux doigts, dont le caractère systématique s'avère de plus en plus contesté. 

"L'impression qu'elle faisait une révision de voiture"

Contactée par LCI ce mardi 10 janvier, Marie revient pour nous sur cette expérience : "Cela s'est passé à l'hôpital à l'occasion de mon suivi du septième mois. L'établissement est tout proche de chez moi et jouit d'une bonne réputation. J'y suis allée sans me poser de questions. Jusque-là, j'étais suivie en cabinet libéral dans le cadre d'une grossesse normale. Mais à l'hôpital, je suis tombée des nues. C'était une consultation-type, d'une durée de quinze minutes. D'emblée, j'ai voulu poser des questions. Mais la sage-femme m'a dit qu'on n'avait pas beaucoup de temps. Puis, elle a enfilé un gant. Je lui ai demandé : 'Vous faites quoi, là ?'" "Je me doutais bien de ce qui allait suivre", poursuit Marie, "mais ça m'a agacé qu'elle ne me demande pas si j'étais d'accord. Après qu'elle m'a répondu, je lui ai dit que non, je ne préférais pas avoir un toucher vaginal. Elle l'a fait quand-même."


Une consultation chaotique dont la patiente sort en larmes, "bouleversée" nous dit-elle. "J'ai eu l'impression que la sage-femme faisait une révision de voiture, je me suis sentie comme un objet." Plus tard, à son conjoint revenu à l'hôpital en quête d'explications, la sage-femme avance : 'Votre femme souffre peut-être de vaginisme (maladie qui provoque la contraction des organes génitaux et rend douloureuse toute pénétration, ndlr) ou de problèmes psychologiques..." Enfin, viennent les excuses. Marie accepte alors de retourner voir la professionnelle. "Les consultations suivantes se sont très bien déroulées. Elle s'est montrée bienveillante et m'a expliqué chacun de ses gestes." La future maman précise encore : "Je n'en veux pas à cette sage-femme, mais plutôt à un système qui oblige à aller vite, à faire les manipulations de façon machinale."  Toujours en colère malgré tout, elle a donc finalement décidé de rendre public cet épisode ce lundi.

Objectif déshumanisation

Ce n'est pourtant pas la première fois que cette pratique fait polémique. En 2015, un rapport de la Conférence des doyens de facultés de médecine révèle que les touchers vaginaux non consentis sont loin d'être des actes isolés. Très vite, une pétition voit le jour. Objectif : enjoindre l'IGAS (Inspection générale des affaires sociales) à lancer une enquête... pas encore publiée à ce jour. Clara de Bort, directrice d’hôpital et spécialiste de la bientraitance médicale, était à l’origine de cette pétition. Auprès de LCI, aujourd’hui, elle assure continuer son combat. Et loin de chercher à généraliser à tous les médecins et sages-femmes, elle blâme davantage les écoles à l’origine de leur formation : "Les touchers vaginaux ne sont pas le fait de deux, trois pervers. Ce sont les facs qui ne sont pas claires là-dessus. Aujourd’hui, on enseigne des gestes mais pas l’objectif de ces gestes. Beaucoup de professionnels sont persuadés que le patient n’est pas raisonnable. On leur apprend à être déshumanisés, et ça en devient presque une religion" déplore-t-elle. 


"Dans le cas de cette maman lyonnaise, je suis persuadée que la sage-femme en question était convaincue de bien faire. La preuve : elle a pris soin d’inscrire l’absence de consentement de sa patiente dans son dossier. Cela montre à quel point cette pratique est intériorisée. Mais en vérité, le toucher vaginal est symbolique car c’est un geste sur lequel le médecin peut bâtir une relation de confiance avec sa patiente."

Des lois récentes

Le consentement absent des écoles de sages-femmes ? Isabelle Derrendinger, conseillère pour l'Ordre national des sages-femmes et enseignante à Nantes, tente depuis quelques temps d'inverser la tendance. Aux étudiants de deuxième année d'études de maïeutique, elle dispense un enseignement sur les "droits du patient". "C'est notre devoir à tous, aussi bien à l’Ordre qu'aux enseignants en formation initiale et continue de rappeler le caractère incontournable du consentement." Pour LCI, elle réaffirme d'ailleurs la position de l'Ordre sur le sujet : "Les touchers vaginaux non consentis ne sont pas acceptables. Chaque geste doit se faire dans le respect de la dignité de la patiente ou du patient, et cela passe obligatoirement par un consentement préalable". Mais l'enseignante de reconnaître le caractère récent de cette prise de conscience chez les professionnels de santé: "Les premières lois sur lesquelles nous basons nos enseignements sur les droits du patient sont les lois Kouchner en 2002, ou Leonetti, en 2005... Cela ne remonte finalement qu'à quinze ans". 


Depuis 2002, toutes les sages-femmes sont-elles donc formées au consentement ? "Je ne peux pas dire ça", nous répond Isabelle Derrendinger, "mais une chose est sûre : le droit du patient est de plus en plus enseigné dans les écoles de médecine." Quant à Marie, elle ne compte pas porter plainte au pénal. Mais saisira "certainement l'Ordre des sages-femmes ainsi que le défenseur des droits"... après son accouchement. 

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"Les gens attendent d'être écoutés" : pourquoi opter pour une sage-femme ?

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