Les "antifa" appellent à manifester pour Théo : de quoi parle-t-on ?

Les "antifa" appellent à manifester pour Théo : de quoi parle-t-on ?

ENQUÊTE - Plusieurs collectifs antifascistes ont appelé à manifester pour Théo et contre les violences policières ce jeudi, comme ils le font déjà depuis plusieurs semaines. Mais qui sont-ils vraiment ? Comment peut-on définir l'antifascisme ? Nous avons interrogé deux historiens.

Les manifestations, autorisées ou non, se sont multipliées depuis le viol présumé du jeune Théo par des policiers à Aulnay-sous-Bois le 2 février dernier. En dépit des appels au calme de Théo et du gouvernement, de nombreux incidents violents ont eu lieu en banlieue depuis le début du mois et des dizaines de personnes ont été interpellées.


Plusieurs manifestations sont prévues ce jeudi en hommage au jeune garçon un peu partout en France et même à Genève. Parmi les groupes qui appellent au rassemblement, on retrouve des collectifs tels que le Mouvement Inter Luttes Indépendant (Mili) ou les collectifs d’Action Antifasciste, dont le plus connu est celui de Paris-Banlieue qui s’est notamment fait connaître en 2013 au moment de la mort de Clément Méric. 


On les appelle les "antifa", un terme communément employé pour évoquer un ensemble de groupes de militants radicaux opposés aux mouvements d’extrêmes droites (Jeunesses nationales, Bloc identitaire...) et au Front national. 

Il n’existe plus d’organisation nationale active dont le fonds de commerce est de lutter contre le FN"Gilles Vergnon

L'antifascisme prend forme dans les années 1920 et se développe notamment pendant la Seconde guerre mondiale. Les années 80 voient naître l'apparition de collectifs antifascistes urbains, c'est à dire non organisés et non institués. En tête de gondole on retrouve le Scalp-No Pasaran, un réseau positionné à l'extrême gauche apparu en 1984 à Toulouse et issu de la mouvance autonome (des groupes réclamant leur autonomie par rapport à l'Etat, au capitalisme, aux syndicats...).


Mais les historiens estiment que les grands mouvements antifascistes nés au début du XXe siècle se sont plus ou moins éteints. "Il n’existe plus d’organisation nationale active dont le fonds de commerce consiste à lutter contre le FN, estime Gilles Vergnon, Gilles Vergnon, historien et auteur de "L’antifacisme en France" paru en 2009. Ces structures se sont évaporées, du coup le créneau est occupé par une mouvance extrêmement minoritaire, telle qu'Action antifasciste. Là, vous avez une mouvance ultra qui utilise le terme 'antifa' pour développer des positions qui relèvent soit de l’anarchie radicale, soit de l’ultragauche".


"Si on analyse la chose, c’est une évolution de l’antifascisme, abonde Guillaume Origoni, docteur en histoire contemporaine à Paris X, spécialiste des groupes radicaux.. "On est rentrés depuis le début des années 2000 dans une logique politique et sociale. Les modes d’action ne se réfèrent pas à un grand projet de transformation de la société mais plutôt à des combats précis qui répondent à l’instant T et au sujet. En ce moment, ce sont les violences policières, donc on se mobilise contre". 

Qui sont les "antifa" d'aujourd'hui ?

Les "antifa" de 2017 ont finalement des profils hétérogènes. "Ce sont des étudiants, des fils et des filles de bonne famille, des travailleurs du tertiaire ou encore des militants anarchistes et d’ultragauche, estime Guillaume Origoni. Et de temps à autre, comme sur l’affaire Théo, des groupes tiers viennent rejoindre le mouvement à un moment donné pour prêter main forte sur des actions violentes". 


Et d'affirmer : "Le Mili a réussi à mobiliser des individus motivés pour constituer une structuration politique hétéroclite composée de gens de gauche, d'ultra gauche et d'anarchistes. Ils étaient parmi les plus motivés pendant les affrontements de la loi El Khomri". Une autre des raisons qui explique un telle variété dans les manifestants, ce sont les réseaux sociaux. 

Comment se mobilisent-ils ?

Pour rassembler un maximum de personnes, des mouvements tels que le Mili annoncent les manifestations sur Facebook. Un bon moyen d'attirer un autre type de public. "Les réseaux sociaux permettent de mobiliser plus facilement, confirme Gilles Vergnon. Surtout pour des groupes où il n'existe que quelques centaines de personnes actives". 


"Le fait que le numérique permette une diffusion instantanée et massive ne fait aucun doute", ajoute de son côté Guillaume Origoni. Mais ce n'est pas sans conséquences néfastes : "Ils ne permettent pas de construire un groupe déterminé. C’est volatile et ça attise la violence opportuniste et attire les casseurs". 


Selon l'historien, l'anonymat des membres de ces collectifs joue un rôle prépondérant dans leur organisation. "Il y a toujours eu des leaders dans les mouvements antifascistes, mais aujourd'hui, ils veulent avancer masqués, anonymiser les groupes. C’est une stratégie qui empêche de voir émerger des chefs de file. Mais peut-être que ça fait partie de la stratégie anti-système".

Que cherchent-ils à faire ?

Les antifascistes vivent aujourd'hui dans une "semi-clandestinité", estime Gilles Vergnon. Il n'est pas question de faire des élections ou d'aller voter car ça ferait partie du système. Pour eux, "le fascisme c'est l'Etat, la police, le capitalisme, l'homophobie, le racisme... C'est une vision très dilatée du fascisme." 


Un point de vue partagé par Guillaume Origoni qui analyse que le terme antifascisme est devenu "un cadre de référence qui permet de parler d’une lutte anti-raciste et anti-étatique". Pour ces militants, l’Etat est par nature un instrument fasciste. "Mais historiquement ça ne tient pas debout car il n'y a pas de fascisme en France contre lequel on voudrait lutter". Joint par LCI, Action antifasciste et le Mili n'avaient pas répondu à nos sollicitations ce mercredi soir. 


En 2013, quelques jours après la mort de Clément Méric, deux jeunes Français s'étaient confié à l'AFP pour raconter  : "Notre action vise dans un premier temps à tout mettre en oeuvre pour réduire la visibilité de l'extrême-droite dans l'espace public, casser son développement et son influence en montrant une présence. Cela passe concrètement par des actions comme le décollage systématique, ou le recouvrement de toute propagande fasciste", détaille Jérôme. Et d'avertir : "Si ces groupes devaient accéder au pouvoir, nous sommes préparés à entrer dans la lutte physique". 


Un argumentaire qui ne tient pas la route à en croire nos deux historiens. Car à la question de savoir si le Front National est un parti fasciste, la réponse est unanime : "non".

Vers la fin de l'antifascisme ?

Mais alors, faut-il arrêter d'utiliser le terme d'antifascisme pour autant ? "Oui", répond sèchement Gilles Vergnon. C’est un hommage du vice à la vertu, un détournement des termes. On utilise une formule qui a un certain prestige historique pour habiller des prises de position d’ultra gauche assez classiques. Ceux qui veulent lutter contre les extrêmes droites doivent avoir un nouvel logiciel". 

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