Les migrants de Calais indésirables dans les communes d'accueil : "Ces peurs sont pourtant complètement irrationnelles"

Les migrants de Calais indésirables dans les communes d'accueil : "Ces peurs sont pourtant complètement irrationnelles"

SOLIDARITÉ - Pour désengorger la "jungle" de Calais, le gouvernement mobilise des hébergements pour les migrants un peu partout en France. Une décision souvent mal acceptée dans les communes concernées. Mais des associations, qui oeuvrent déjà sur le terrain, rappellent la nécessaire solidarité et les valeurs humanistes.

"Cette nuit, j’ai dormi sur du carrelage, vous imaginez, à mon âge ?". Hubert Jourdan, 64 ans, est sans doute un peu rouillé. Mais il est surtout coordinateur de l’association Habitat et citoyenneté, basée à Nice. Et grand relogeur de migrants. Lundi soir, avec un collectif d’autres associations, ils ont ainsi installé un "lieu d'accueil humanitaire de transit"  dans une ancienne colonie de vacances SNCF, à Saint-Dalmas-de-Tende, une ville des Alpes-Maritimes. "On a accueilli une soixantaine de personnes, beaucoup de jeunes. Ils étaient épuisés", explique-t-il à LCI. 


Si ces associations locales sont montées au créneau, c’est qu’elles font face à une situation critique : l’afflux de réfugiés érythréens venus d’Italie, et, en parallèle, le refus du département d’accueillir des migrants de Calais. "Les autorités fuient leurs responsabilités", s'emporte Hubert Jourdan. "On les a alertées de nombreuses fois, sans réponse. On a suivi les procédures, cela n’a pas marché. A un moment, on se montre pragmatique : éviter que des hommes et femmes ne dorment dehors." Reste que les institutions, département et région, ont aussitôt appelé l'Etat à démonter ce "refuge d’accueil illégal".


La situation des Alpes-Maritimes, dont la direction refuse d’accueillir plus de migrants car elle estime que ses centres d’accueil existants sont déjà pleins, est particulière. Pour autant, le plan de Bernard Cazeneuve  de créer, d’ici la fin 2016, 12.000 places dans des Centres d’accueil et d’orientation (CAO) pour désengorger la "jungle", met aussi de nombreuses communes de France dans l'embarras. Leur point commun : elles craignent notamment de devenir des "petits Calais". 

Craintes de l'insécurité

A Louveciennes, dans les Yvelines, plusieurs milliers de personnes ont ainsi manifesté le 2 octobre à l’appel du maire Les Républicains Pierre-François Viard. La raison ? Un centre d’accueil pour 100 personnes va être installé sur un terrain réquisitionné de 24 hectares.  Un terrain pas sécurisé, le long de l’autoroute, à un km du centre-ville, dans cette commune de 7000 habitants. De quoi susciter inquiétude chez les habitants qui craignent une montée de l’insécurité et la dégradation de l'image de leur ville.  


A Valfleury, 700 habitants, dans la Loire, des villageois multiplient quant à eux mobilisations et manifestations contre la décision du préfet de réquisitionner un bâtiment en plein centre du bourg pour accueillir 50 migrants.  A Allex (Drôme), bourgade de 2500 habitants, Gérard Crozier, le maire sans étiquette, a de son côté découvert au début de l’été que la préfecture avait utilisé le château du village. Enervé, il a convoqué mi-septembre un conseil municipal extraordinaire et voté une consultation des habitants sur le sujet. Décision contestée par le préfet devant le tribunal administratif, qui lui a donné raison.

 

En Loire-Atlantique, le maire divers droite de Saint-Brévin-les-Pins, Yannick Haury, a lui aussi été mis devant le fait accompli, en apprenant que le centre de vacances EDF, au coeur de sa station balnéaire, était chargé d'accueillir 50 migrants. Ce qui, là aussi, a donné lieu à plusieurs manifestations et contre-manifestations. Le centre a également essuyé des tirs. Lors d’une conférence de presse, le préfet a appelé au calme. "De quoi parlons-nous ? D'accueillir une cinquantaine de personnes, dans une commune de 13.500 habitants, pendant quelques mois". Le maire a finalement souligné "la qualité des échanges" avec le préfet. Mais il est toujours "convaincu que le choix de ce lieu n'est pas adapté." 

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Les anti-migrants publient les numéros de portable sur Facebook

Car au niveau des élus locaux, les réticences ne se font pas forcément sur l’appel à solidarité nationale, mais plutôt les conditions dans lesquelles l’accueil s'effectue. "Les décisions sont prises d’en haut, la population et les élus locaux ne sont pas consultés au préalable", confiait par exemple Gérard Crozier il y a peu au journal local Drôme-Hebdo. 


Ces élus se retrouvent du coup en première ligne. A Croisilles, au sud d’Arras (Pas-de-Calais), le maire Gérard Dué, qui a choisi de soutenir l’accueil d’une centaine de migrants dans une ancienne maison de retraite, est ainsi la cible d’attaques personnelles : les anti-migrants ont publié sur Facebook son numéro de portable. Des rassemblements ont aussi été organisés devant son domicile personnel, d’après La Voix du Nord. Le 13 octobre dernier, il s’est fait insulter et huer par des manifestants, venus protester alors que son conseil municipal validait l’accord pour accueillir finalement 60 migrants. Il a même dû sortir protégé par les gendarmes. Mais il tient sa position : "La chose la plus facile, c’était de dire non. Mais voir ces réfugiés mourir pour fuir leur pays n’est pas possible." Humanisme contre peurs : peur pour les enfants, peur des vols, voire des viols… 

Je comprends que les gens réagissent malHubert Jourdan, coordinateur d'Habitat et citoyenneté

"Ces peurs sont pourtant complètement irrationnelles", estime Hubert Jourdan, dans les Alpes-Maritimes. "Mais ce qui se joue est sans doute le fait que ces implantations ne sont absolument pas concertées, donnent l’impression d’être faites 'à l’arrache', de manquer de bon sens." Pour étayer son propos, le coordinateur d’Habitat et Citoyenneté cite deux exemples, parlants : "A Pierrefeu, dans le Var, on va installer un centre dans un hôpital psychiatrique. A Champtercier (Alpes-de-Haute-Provence), ils veulent installer 100 migrants dans une ville de 800 habitants. Je comprends que les gens réagissent mal."


Vivant avec des migrants quasiment 24 heures sur 24 depuis 15 mois -il en accueille une dizaine tous les jours chez lui -, il essaie de démonter l’image négative trop souvent véhiculée autour d'eux, que ce soit par les politiques ou les médias. Pour retrouver l’humain, le sens de l’entraide et du partage, plutôt que les chiffres. "On a accueilli 12 nationalités, tout se passe très bien. Les migrants ont une pêche incroyable malgré tout ce qui leur arrive, une politesse, une gentillesse. Ils viennent pour apprendre, ils sont avides de découvrir", estime-t-il. "Quant aux allocations, comme on le leur reproche trop souvent, à 98%, ils ne savent même pas que ça existe. C’est ça la réalité ! Rien à voir avec l’image qu’on veut en faire, celle d’une masse qui nous envahit. C’est pour ça que c’est terrible. Il faut quand même rappeler les choses : ils arrivent du Soudan, de l’Erythrée, ils ont terriblement souffert."


C’est aussi le sens du message véhiculé par la Pastorale des migrants. Ce service dépendant de la Conférence des évêques de France (CEF) travaille avec l'Etat pour l’accueil des migrants et met à disposition des bâtiments. Dans un communiqué envoyé fin septembre, il dénonçait, sans se prononcer sur les détails du plan Cazeneuve, les réactions "qui attisent la peur et incitent au rejet de l’autre", et appelait à un "accueil digne dans un partage chaleureux et citoyen", avec une "solidarité de toutes les régions" pour "mettre en œuvre les valeurs humanistes de la France". "Depuis des années, nos concitoyens de Calais portent une part trop lourde de cette responsabilité. Il est juste et souhaitable de mieux répartir la responsabilité de l’accueil", estime-t-il.


Pour rappel, d’après les chiffres du ministère de l’Intérieur, depuis un an, 6000 personnes sont déjà passées, à un moment ou à un autre, dans les 3000 places des 164 Centres d’accueil et d’orientation (CAO), gérés par des associations spécialisées et mis en place par l’Etat. Aucun incident n’a été signalé.

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