Lutter contre le voile et… être chargée de la com’ de l’Arabie Saoudite : le troublant mélange des genres d’Elisabeth Badinter

Lutter contre le voile et… être chargée de la com’ de l’Arabie Saoudite : le troublant mélange des genres d’Elisabeth Badinter

DECRYPTAGE – Philosophe et en même temps femme d’affaires, difficile pour Elisabeth Badinter de rester cohérente à travers ses divers engagements. En témoigne cette contradiction de taille entre son appel au boycott des marques surfant sur "la mode islamique" et la dernière mission attribuée à Publicis dont elle est la principale actionnaire : assurer la communication de l’Arabie Saoudite.

Elle est philosophe, farouche défenseuse de la laïcité, penseuse du féminisme et administratrice d’une grande entreprise française. Elisabeth Badinter, depuis longtemps, porte de nombreuses casquettes… et les contradictions qui vont avec. Dernier exemple en date : un entretien accordé au quotidien Le Monde, publié le 2 avril 2016, dans lequel l’intellectuelle engagée appelle au boycott des marques surfant sur la "mode islamique".


"En l’espace de dix ans, de nombreuses filles des quartiers se sont mises à porter le voile en France. Révélation divine ? Non, montée de la pression islamique. Seule la loi peut protéger celles qui le portent sous cette pression. Or, lorsqu’on les soutient, on est considéré comme ‘islamophobe’" confie ainsi au quotidien l’épouse de l’ancien garde des Sceaux Robert Badinter. Une interview en forme de soutien à la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes Laurence Rossignol, épinglée la semaine précédente pour ses propos polémiques comparant les femmes voilées aux "nègres américains qui étaient pour l’esclavage". Bonne nouvelle pour Manuel Valls, qui, aussitôt, relaye l’article sur les réseaux sociaux.

Première actionnaire


Oui mais voilà. Si cet entretien, dans la lignée de la pensée développée par la philosophe, n’a rien de surprenant en soi, il l’est davantage lorsqu’on le confronte à la récente mission confiée à Publicis, entreprise fondée par son père, le célèbre publicitaire Marcel Bleustein-Blanchet. Une agence de communication dont Elisabeth Badinter est aujourd’hui première actionnaire et présidente du conseil de surveillance. L’une de ses filiales, Mediavision, embauche par ailleurs ses deux fils, Simon et Benjamin Badinter.

Cette nouvelle mission, c’est le magazine Challenges qui la révèle au début du mois d’avril. Une information plutôt passée inaperçue, selon laquelle Publicis serait désormais en charge d’assurer une partie de la communication… de l’Arabie Saoudite. Ce lien, pour le moins inattendu, avec un pays qui n’a accordé le droit de vote aux femmes qu’en 2011, a de quoi interroger.


Pour en savoir plus, direction Publicis. Au terme de nombreuses et laborieuses sollicitations au service presse – dont la responsable, d’abord, ne semble guère au courant de la récente mission de l’agence en Arabie Saoudite – nous finissons par être mis en contact avec Roman Abreu. Directeur chez Publicis des affaires publiques, de la communication financière et de la gestion de crise, il est l’interlocuteur privilégié de l’ambassadeur saoudien en France, Dr Khalid Al-Ankari. "Mon rôle est de gérer les relations presse de l’Arabie Saoudite en France, d’assurer sa communication sur les réseaux sociaux et de mettre en contact ses représentants avec diverses personnalités publiques", nous détaille-t-il. "L’idée est de montrer que nous sommes dans une relation de transparence avec ce pays, que ce n’est pas non plus la Syrie." Quant aux propos d’Elisabeth Badinter, Roman Abreu ne "souhaite pas faire de commentaire" et précise simplement qu’elle "n’a pas de rôle exécutif au sein de Publicis et ne regarde pas dans le détail ce que fait telle ou telle agence." "Elisabeth Badinter est surtout une intellectuelle aux engagements bien connus," conclut le communicant.


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"Elle ne répond même pas à Delahousse"


Et l’intellectuelle en question, qu’en pense-t-elle ? Son amie éditrice Micheline Amar, chargée de répondre à sa place aux sollicitations des journalistes, précise d’emblée "qu’elle n’accepte aucune demande d’interview", "pas même celle de Delahousse". L’interview donnée au Monde ? "Elle était prévue il y a longtemps", nous rétorque-t-on. Et au sujet de cette nouvelle mission qui incombe à Publicis, nous recevons une réponse aussi énigmatique que laconique : "Elle ne mélange pas les genres. "


Et pourtant. Ce n’est guère la première fois que les positions de la philosophe et ses obligations de femme d’affaire entrent en conflit. Plusieurs spots publicitaires produits par Publicis, par le passé ont pu avoir une teneur jugée profondément sexiste. Citons, pêle-mêle, cet homme qui, souhaitant changer de vie, troque sa copine contre une fille en bikini mais garde sa Clio. Ou encore ce petit garçon malade qui attend "le bon geste d’une maman" grâce à la pommade Vaporub. Mise face à ses contradictions par le site d’information Rue89 en 2010, Elisabeth Badinter ne s’était, une nouvelle fois, fendue d’aucun commentaire. Quarante-septième fortune française, héritière du numéro deux mondial de la publicité, elle préfère se retirer en campagne "pour écrire sur les philosophes des Lumières", selon son attachée de presse.


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