Même dans le bio, on veut du beau : le coup de gueule d'un maraîcher bio qui voit ses courgettes tâchées refusées par leurs revendeurs

Même dans le bio, on veut du beau : le coup de gueule d'un maraîcher bio qui voit ses courgettes tâchées refusées par leurs revendeurs

ENERVES - Dans le Tarn-et-Garonne, un couple de maraîchers bio s'est fait refuser ses courgettes, au motif qu'elles n'étaient pas jaunes et brillantes. Le couple pousse un coup de gueule sur Facebook, avec un certain retentissement.

Ce sont des courgettes. Jaunes. Avec, il est vrai, une petite tache verte. Parfois un peu tarabiscotées. Mais rien d’affolant. Elles sont entassées, en une immense pile dans le coin d’un champ.


C’est la récolte de la semaine de Cyril et Caroline Rous, couple de maraichers bio, dans la commune de Lafrançaise, dans le Tarn-et-Garonne. Et si ces courgettes sont entassées comme ça dans un coin de jardin, c’est parce qu’elles n’ont "pas été validées au casting", dit Cyril. En clair : le revendeur n’en a pas voulu. A cause de cette petite tache. "Les consommateurs veulent des courgettes toutes jaunes, pas une petite tâche de couleur verte, pas le moindre petit défaut !", s’énerve-t-il. Même dans le bio, on veut du beau.


Ce gros tas de courgettes, Cyril l’a pris en photo. A mis la photo sur Facebook. Et poussé un cri de colère. "S'il vous plaît, même si les légumes ne sont pas parfaits, essayez de penser que derrière des personnes les ont soignés, récoltés, conditionnés pour pouvoir faire vivre leur petite famille correctement et que, malgré leurs défauts, le goût reste exactement le même que les tops modèles !"

Le coup de gueule, a dépassé le réseau d’amis, et est en train d’acquérir un joli buzz sur Internet, partagé plus de 3000 fois et recueillant près de 1000 commentaires. Dans le flot, beaucoup de consommateurs, qui ne comprennent pas, et encouragent, disant leur amour pour les légumes moches. "Perso je mange beaucoup de légumes, courgettes, poivrons ,aubergines", raconte Claudine. "C’est le goût qui compte et non pas la couleur ou le petit défaut, le parfait n’existe pas de toute façon !" Le post suscite de vibrantes  déclarations, comme celle de Guylaine : "Je les trouve très belles vos courgettes ! Ras le bol de tous ces fruits et légumes identiques ! Si j'habitais plus près, je viendrai même vous les acheter directement." "La qualité n'a rien à voir avec l'esthétique", dit encore Guy.  "Il est temps de faire évoluer les mentalités." "Nous nous voulons du bio. Pas du beau. Peu importe la forme la couleur, l'important c'est la qualité de ce qu'on mange", abonde Christine.


Bref, le post suscite tant et tant de déclarations d ‘amour aux légumes moches de la part des clients, qu’Audrey se demande : "Ce n'est pas une exigence du revendeur plutôt? Parce qu'en général les consommateurs bio s'en fichent pas mal que les légumes ne soient pas standardisés, non?". D’autres, enfin, proposent des pistes d’écoulement : maisons de retraite, hôpitaux, ou méthodes détournées pour faire passer comme Marie-Claire le suggère : "On peut proposer une petite affiche rigolote sur le thème 'pas standard, je fais la différence' aux points de vente ? C’est une histoire d’éducation." 

C’est 5 tonnes qui vont se perdreCyril, maraîcher bio

Au téléphone, Cyril explique, un peu fatigué. "Nous avons eu un souci cette année avec les courgettes jaunes, à cause des grosses chaleurs de juillet, des pucerons et des petites bêtes. Du coup, nos courgettes sont tout à fait comestibles, mais avec un peu de tâches vertes", dit Cyril. Comme d’habitude, le couple a envoyé la cargaison. "On a eu des retours des grossistes, avant dernier maillon de la chaîne, qu’ils nous ont dit qu’elles n’étaient pas assez jaunes, ni brillantes. Ils nous renvoient des photos des produits non désirables, et donc nous ne sommes pas payés !"


Et c’est comme ça que le couple se retrouve avec son tas de courgettes, qui grossit, chaque semaine. Promis à la pourriture. Sur la photo, il y a environ une tonne de légumes. "Mais en tout, c’est 5 tonnes qui vont se perdre", déplore Cyril. Le couple a fait des dons à la Croix Rouge, "mais les besoins ne sont pas si énormes", dit Cyril. Le buzz suscite une petite mobilisation, et des consommateurs se sont engagés à venir en acheter, sur place. Mais, à coup d’un kilo par ci, un par-là, cela restera insuffisant pour le stock à écouler.  "Et on n’a pas forcément le temps de démarcher des institutions, hôpitaux, maisons de retraite", soupire Cyril. "Ce serait vraiment dommage que ça finisse en compost."

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Les légumes moches ont du succès mais...

Pour une prise de conscience chez les consommateurs

C’est la première fois en trois ans que le couple a ce problème. Et ça le désespère. "On a passé du temps à travailler, des heures chaque jour à récolter, alors quand on voit comme ça la marchandise gâchée... " Si les grossistes ont peut-être leur part de responsabilité – "le bio, ça leur passe un peu au-dessus de la tête, ils appliquent les mêmes standards", dit Cyril -, les maraîchers veulent aussi marquer une "prise de conscience" chez les consommateurs. Parce que, malgré toutes les réactions de soutiens en ligne, ils ont aussi leur analyse de terrain : "On fait des marchés deux fois par semaine, et à la fin, il reste toujours les moins beaux..."


Ce que confirme, dans les témoignages recueillis, Sophie, elle aussi productrice de fruits et légumes. "Je suis sans label bio mais en cultivant bio en vente directe et avec des clients qui connaissent nos méthodes de travail", raconte-t-elle sur Facebook. "On a des clients pro bio et d’autres non, et bien je peux vous assurer que la moindre tâche et le moindre défaut la courgette, elle ne part pas ! De la même manière, on avait des chou fleurs qui sont un peu jaunes avec le soleil, et bien souvent le client prend le beau blanc à côté. Même chose pour nos brocolis,  et tout ce qu'on produit et pourtant nous sommes en vente directe pour notre production." 


C’est donc aussi là-dessus que veulent alerter Cyril et Caroline :  "On peut être bio mais beaucoup veulent du bio parfait. Il y a toujours des exceptions mais trop peu. Même sur les marchés, les légumes doivent être beaux", dit Cyril. "On veut expliquer tout le travail qu’il y a derrière un légume, avant qu’il ne soit mangé.  Vous savez, s’il n’y a que des beaux légumes en magasin, c’est qu’il y a un problème quelque part !" Quelques initiatives existent déjà, pour "réhabiliter" les légumes "moches", qui représentent 40% de la production en France. Les Gueules cassées visent elle aussi à écouler ces produits abîmés mais tout aussi bons que les autres. Un temps, Intermarché, en avait même fait un élément marketing, pour communiquer sur le fait qu'il dédiait des rayons à ces légumes abîmés. Mais les opérations, bien relayées médiatiquement, étaient limitées à quelques Intermarchés, et visaient d'abord à faire de la prévention. Il est peut-être temps de faire la piqûre de rappel.

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