Najat Vallaud-Belkacem : "Apprendre aux enfants à résister au harcèlement scolaire"

Najat Vallaud-Belkacem : "Apprendre aux enfants à résister au harcèlement scolaire"

INTERVIEW – Jeudi se tient la première journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire. La ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, répond aux questions de metronews à cette occasion.

En quoi cette première journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire est-elle un rendez-vous important selon vous ?
Depuis 3-4 ans, le ministère de l'Education nationale s'est enfin saisi du sujet du harcèlement scolaire, notamment avec la création de référents "harcèlement scolaire" dans toutes les académies. J'ai voulu aller plus loin et faire qu'en cette journée nationale, toute la société dans son ensemble s'en préoccupe : l’école et les équipes éducatives, bien sûr, mais aussi les parents, les institutions concernées, les médias, ainsi que les acteurs de l'Internet, puisque le cyber harcèlement fait de plus en plus de ravages. Pourquoi ? Parce qu'il s'agit de rompre une fois pour toutes avec cette idée selon laquelle le harcèlement à l'école ne serait pas si grave, voire serait un passage obligé. Nous disposons aujourd'hui de suffisamment de travaux de chercheurs et de cas concrets dramatiques pour connaître ses conséquences traumatisantes. Alors il nous faut l'arrêter le plus tôt possible quand il commence. Et pour ce faire, il faut savoir le repérer et apprendre aux enfants qu'il faut lui résister et le dénoncer. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le clip qui va être diffusé durant toute cette journée s'adresse à eux.

Ce clip réalisé par Mélissa Theuriau a déplu à certains enseignants, qui se sont sentis caricaturés par cette maîtresse acariâtre tournant le dos aux élèves...
L'idée avec ce clip, qui sera massivement diffusé et je remercie tous les médias qui ont accepté de le relayer, c'était de donner carte blanche à la réalisatrice, de manière à obtenir un résultat beaucoup plus efficace que si le ministère avait lui-même tenu la plume. La seule requête qui lui a été adressée, c'était de parler aux enfants de 7 à 11 ans avec un discours clair, dans lequel ils puissent se reconnaître. Que ressent un enfant victime de harcèlement ? Qu'il est entouré de gens qui l'aident, à son écoute et compréhensifs ? Pas du tout : il ressent la solitude, l'injustice, le fait de ne pas pouvoir en parler aux adultes. C'est exactement ce que raconte ce clip.

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N'admettez-vous pas néanmoins une forme de maladresse dans la mise en scène de cette vidéo ?
Non. Que les choses soient claires, il ne s'agit aucunement dans cette campagne de jeter la pierre à quiconque : on sait tous que la caractéristique pernicieuse du harcèlement, c'est qu'il se fait toujours derrière le dos des adultes. C'est pour cela que, si on veut être efficace, c'est le seuil d'intolérance au harcèlement des enfants eux-mêmes qu'il faut élever. Une fois que les victimes ou les témoins auront compris qu'il vaut toujours mieux rompre le cercle vicieux du silence et en parler, alors les adultes sont là pour les aider. Je regrette que certains professeurs aient pu se sentir blessés, mais d'une certaine façon je trouve leur réaction saine : si cette image d'une enseignante qui ne voit pas ce qui se passe dans son dos les a interpellés, troublés, ça veut dire qu'ils aimeraient, dans la même situation, savoir mieux réagir que dans cette fiction. Eh bien tant mieux, car c'est précisément à cela qu'aspire la formation que l'on prévoit pour eux et les outils qu'on met à leur disposition pour mieux détecter les signaux et réagir face au harcèlement.

Concrètement, que va-t-il se passer dans les écoles jeudi ?
C'est une journée qui doit permettre au maximum d'élèves et d'adultes de se poser la question : "En quoi je suis concerné ?". C'est pour cela que j'ai envoyé un message à tous les enseignants de France pour les inviter à se saisir des outils mis à leur disposition sur Internet ( http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr , ndlr). Ils les aideront à répondre aux questions de leurs élèves et à la libération de la parole que cette journée entraînera sans aucun doute, et tant mieux. La lutte contre le harcèlement doit évidemment se poursuivre toute l'année, elle est d'ailleurs désormais expressément abordée dans le cadre de l'enseignement moral et civique qui a vu le jour à cette rentrée. Mais cette journée est l'occasion de mieux faire connaître à tout le monde les solutions qui existent et de créer du débat.

Sur Europe 1 la semaine dernière , la maman d'une victime, par ailleurs professeur des collèges, s'indignait que les enseignants n'aient pas reçu de consignes sur cette journée...
Cette journée avait été annoncée dès le mois d’août et nous avons dans un premier temps mobilisé les référents harcèlement qui la préparent depuis cette date. Ma lettre aux enseignants en revanche a volontairement été envoyée lundi : nous voulions qu'elle parte le plus proche possible de cette journée du 5 novembre, avec des outils pédagogiques qui soient parfaitement prêts et accessibles à tout un chacun. Les enseignants comme les parents peuvent se saisir de cette plateforme d'une grande simplicité que je vous invite à consulter, c'est toujours instructif.

Selon les chiffres du ministère, 10% des élèves sont chaque année touchés par le harcèlement scolaire. Où commence cette violence selon vous ?
Il n'est pas toujours simple de la reconnaître. On estime généralement qu'il y a harcèlement quand il y a agression répétée et relation triangulaire entre le le harceleur, la victime et les témoins. Un outil sur notre site aide d'ailleurs à faire la différence entre le véritable harcèlement et ce qui relève de la chamaillerie, du simple jeu de cour d'école : une "grille de repérage des signaux faibles", qui permet de croiser les indices de parents se demandant si leur enfant n'est pas victime de harcèlement, et ceux de l'enseignant ou du chef d'établissement. Elle est particulièrement utile pour faire le lien entre ce qui est perçu à la maison et ce qui l'est à l'école.

Votre campagne de communication vise d'abord à libérer la parole des victimes. Ne faudrait-il pas aussi davantage viser les harceleurs ?
Jamais il n'y a eu le moindre doute sur le fait qu'il faut faire preuve de fermeté à l'égard des auteurs de harcèlement. Mais dans une campagne, il faut toujours privilégier un message si l'on veut qu'il soit entendu. Pour nous, le message le plus important à passer aujourd'hui, c'était de dire aux victimes : "Sortez de votre silence, vous serez protégés et des adultes peuvent vous aider". Et aux témoins : "Vous pouvez y faire quelque chose". Quant aux harceleurs, il faut marcher sur deux jambes dans notre réaction : il est très important d'être dans la fermeté, donc dans la sanction, pour leur faire comprendre qu'une ligne rouge a été franchie. Mais en même temps, une sanction sèche comme une simple exclusion temporaire ne résout rien. Il faut en plus mettre en œuvre un vrai travail pédagogique, auquel toute la classe doit être associée, afin que chacun prenne conscience de la gravité des actes qui ont été commis et que cela ne recommence plus. C'est ce type de démarche systématique que doivent prévoir les plans de prévention du harcèlement que chaque établissement scolaire a désormais l'obligation par la loi d'adopter.

Vous lancez un numéro vert à quatre chiffres pour mieux prévenir et prendre en charge ce phénomène. Est-ce que vous pouvez nous donner une idée du nombre d'appels annuels reçus par les deux précédents numéros créés en 2013 ?
Il y en avait trop peu : l'expérience montre que les enfants en particulier ne retiennent pas un numéro à dix chiffres. Les choses devraient changer avec le 3020, qui a une amplitude horaire d'ouverture assez forte (de 9 h à 18 h du lundi au vendredi, ndlr). Au bout du fil se trouvent des écoutants formés qui peuvent, avec l’accord de l’appelant, transmettre la situation aux référents harcèlement des académies. Ceux-ci se saisissent du dossier et peuvent faire la liaison avec le chef d'établissement, vérifier les faits, mettre en contact avec les parents de l'auteur du harcèlement, conseiller sur les suites juridiques si besoin... C'est un dispositif complet et efficace.

Vous voulez également former des "ambassadeurs lycéens" pour conduire des actions dans les établissements. Comment interviendront-ils ?
Nous avons expérimenté ce dispositif avant de décider de le généraliser cette année. C'est très efficace : il n'y a rien de mieux que la prévention par les pairs. Concrètement, les lycéens volontaires bénéficieront d'une formation leur permettant de savoir quels sont les réflexes à avoir, les mots à adopter. L'idée, c'est qu'ils puissent aussi bien intervenir comme médiateurs en cas de difficulté dans leur lycée qu'aller dans les écoles et collèges alentours pour sensibiliser les plus jeunes.

Combien de ces ambassadeurs faudrait-il selon vous pour que la mesure soit efficace ?
Il y en aura dans les 30 académies. Nous n'avons pas encore de chiffres précis, mais au vu du succès remporté par les expérimentations, nous aurons facilement au minimum une cinquantaine de lycéens par académie. Beaucoup se sont déjà avérés très intéressés par le dispositif.

Outre les outils pédagogiques que vous évoquez, qu'est-il prévu pour la formation des professeurs ?
A l'heure actuelle, 1500 formateurs sont en train d'être formés dans l'Éducation nationale. Ils formeront à leur tour 300.000 enseignants d'ici un an. C'est plus qu'une simple sensibilisation : chacun d'entre eux bénéficiera de 9 heures de formation. Le harcèlement va par ailleurs désormais être pris en compte dans leur formation initiale en École supérieure du professorat et de l’éducation. Au-delà de ça, nous sommes en train de travailler avec des fédérations de parents d'élèves pour voir comment nous pourrions mettre en place des modules de formation destinés aux parents volontaires : tous ne savent pas spontanément comment interroger leur enfant pour qu'il raconte la réalité de ce qu'il vit. On pourrait également imaginer que certains d'entre eux, par exemple les élus de l'établissement, se fassent médiateurs quand les choses se passent mal entre d'autres parents et l'établissement. C'est à l'état de projet, mais je crois qu'il y a une forte demande.

Des associations réclament une loi spécifique contre le harcèlement scolaire. Cela vous semble-t-il judicieux ?
Avant de quitter le ministère des Droits des Femmes pour celui de l'Education nationale, j'ai fait adopter la loi du 4 août 2014 pour l'égalité entre les femmes et les hommes , qui prévoit une mesure très importante : la création d'un délit général de harcèlement. Celui-ci s'applique aujourd'hui au harcèlement à l'école. Les parents doivent donc aussi savoir qu'ils peuvent déposer plainte et aller en justice quand ils estiment que leur enfant est victime de harcèlement sévère.

Mais pour vous, n'est-il pas nécessaire que la loi définisse le harcèlement scolaire en tant que notion spécifique ?
Non, car vous risquez d'être trop exclusif dans votre définition : si, par exemple, vous décrivez le harcèlement scolaire comme se déroulant entre les quatre murs de l'école, vous ne pourrez pas y faire entrer le cyber harcèlement, alors qu’on sait qu’il est indispensable de le prendre en compte.

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