Paris - A la mairie du XXe, les agents priés de ne plus "parler arabe"

Paris - A la mairie du XXe, les agents priés de ne plus "parler arabe"

INFO METRONEWS – Dans un document interne que nous nous sommes procurés, le directeur général des services de la mairie du XXe arrondissement demande aux fonctionnaires de ne plus parler dans une " langue étrangère entre eux". Interrogés par metronews, les salariés nous racontent les discriminations quotidiennes dont ils seraient victimes.

Tout n'est pas si rose derrière les murs de la mairie socialiste du XXe arrondissement de Paris. "Tyrannie", "racisme", "humiliations", c'est un bien triste tableau que nous dépeignent les employés de la mairie que nous avons interrogés. En cause : le directeur général des services, monsieur C., en poste depuis 2008.

C'est un document interne, que metronews s'est procuré, qui nous a mis la puce à l'oreille. Monsieur C. y adresse en effet ce surprenant rappel à l'ordre à ses agents : soulignant "l'obligation de laïcité et de neutralité", ces derniers "n'ont pas à avoir d'échanges entre eux ni avec les usagers dans une autre langue" que le français. Et de conclure par cette formulation étonnante : "Aucune manifestation de communautarisme n'a lieu d'être dans la mairie". Visiblement remonté, le directeur administratif annonce qu'il "dispose dorénavant du pouvoir de mettre directement des blâmes ou des avertissements aux agents sans avoir à engager une procédure auprès des services centraux". Ambiance.

La CGT de la mairie du 20e est montée au front. Dans une lettre ouverte adressée à la maire de Paris, Anne Hidalgo, et datée du 19 septembre, le syndicat a alerté l'édile sur le "dangereux amalgame" dressé par le fonctionnaire "entre le fait de parler une langue étrangère et une religion ou de la propagande". dans sa longue missive, la CGT glisse également ne pas être surprise par la méthode de monsieur C., sachant qu'elle a déjà par le passé "jugé utile de saisir la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations, ndlr) au sujet de ses méthodes de recrutement et de son comportement en général".

"Ils sentent fort ces gens-là"

De quel "comportement" s'agit-il ? Contactés à plusieurs reprises par metronews, ni la maire du XXe arrondissement, Frédérique Calandra, ni monsieur C. n'ont répondu à nos sollicitations. En revanche, du côté des salariés les langues se sont vites déliées. "Le directeur a un problème avec les personnes d'origine étrangère", nous résume ainsi Samy*. Lui-même est concerné, comme beaucoup de ses collègues à la mairie du XXe, quartier parisien populaire. Il nous raconte comment ces agents sont les victimes quotidiennes du "racisme" de ce directeur. "Lors des entretiens de recrutement, il nous demande si l'on pratique le ramadan, ce que l'on pense des gens qui mangent du porc", raconte ainsi le jeune homme.

Une scène a particulièrement marqué les employés. Ils seront plusieurs à nous la relater. En 2011, plusieurs membres de la communauté Roms sont accueillis à la mairie après un incendie rue des Pyrénées, qui a fait une victime. "Il était tard, les Roms étaient dans la salle des fêtes, se souvient Catherine*. Monsieur C. s'est pincé le nez et a lâché : 'Ils sentent fort ces gens-là'. Il nous a ensuite demandé de 'surveiller qu'ils ne volent rien' ".

"On vit dans un climat de terreur"

David* nous raconte comment il a assisté avec effroi aux humiliations qu'ont subi plusieurs de ses collègues. L'un en particulier. Nous l’appellerons Abdou. "Un Noir assez corpulent", se souvient-il. Comme lui, Abdou était agent de logistique générale (ALG). "Mais quand monsieur C. est arrivé, il a estimé qu'Abdou avait le profil d'un videur. Parce qu'il était noir et costaud, il ne voulait pas qu'Abdou fasse autre chose que la sécurité. Or Abdou, employé en tant qu'ALG, a refusé. Il a été mis au placard et a fini par être licencié", résume David.

On est en droit de s'étonner, à l’énoncé de ces faits accablants, que si peu de plaintes aient été déposées par les agents. "Vous savez, une mairie, c'est un petit village, nous explique Samy. Si quelqu'un s'oppose au chef, surtout s'il est en bas de la chaîne, alors il est mis dehors. La moindre personne qui se plaignait était immédiatement sanctionnée. On vit dans un climat de terreur", assure le fonctionnaire. En tant qu'ALG (fonctionnaire de catégorie C), "nous sommes des moins que rien pour lui". "Il nous a même demandé de nettoyer les toilettes parce qu'il les trouvait sale".

Plus surprenant encore, c'est que ce climat durerait depuis des années. Dès l'arrivée à la mairie, en 2008, de monsieur C. Pour preuve, ce document que metronews s'est procuré, daté du 22 janvier 2010. Dans une lettre adressée à la maire du XXe, Frédérique Calandra, le syndicat du personnel UNSA tire la sonnette d'alarme sur le climat de tension depuis "l'arrivée d'un nouveau Directeur général des services". "Management particulièrement agressif", "sanctions" arbitraires à caractère "discriminatoire", "mépris " envers les agents, "langage irrévérencieux"... La liste est longue. Sans que rien n'y change.

"Un secret de polichinelle"

La même année, une plainte est déposée auprès de la Halde par la CGT de la mairie. "Le directeur a refusé de titulariser un fonctionnaire au motif qu'il avait un fort accent africain", nous assure Samy. Une version qui nous est confirmée par deux autres salariés que nous avons interrogés. Sans que le directeur, encore une fois, ne soit inquiété dans ses fonctions.

Pire, sa réputation semble connue au delà de l'enceinte de la mairie. "C'est un secret de polichinelle, cet homme est un raciste notoire", nous lâche ainsi un responsable associatif local lorsque nous évoquons cette affaire. Avec des termes moins durs, Danielle Simonnet, élue Front de Gauche du 20e arrondissement, nous confirme à son tour "avoir eu vent de plusieurs plaintes d'agents". "Il faut que cela cesse et que les procédures, si elles sont engagées, aboutissent", assène l'élue.

Bientôt la fin du calvaire pour les employés ? Dans un mail envoyé en interne début septembre, la mairie a annoncé le départ de monsieur C., prévue pour début octobre. L'homme serait-il allé trop loin ? "Il n'est pas licencié, il s'en sort avec une belle promotion, nous glisse un employé. Selon lui, le directeur part "à la mairie du 19e arrondissement". Mélange de soulagement et de dégoût chez les fonctionnaires. "Ce n'est pas réglé. Il va juste sévir ailleurs", nous glisse l'un d'entre eux.

*Les prénoms ont été modifiés.

Les tags

Et aussi

Sur le même sujet

À suivre

Rubriques