"Plongée au coeur de la fabrique djihadiste" : les recruteurs tiennent "un discours Ikea avec des réponses sur-mesure"

"Plongée au coeur de la fabrique djihadiste" : les recruteurs tiennent "un discours Ikea avec des réponses sur-mesure"

ENTRETIEN - Karim Baouz réalise un documentaire sur la filière djihadiste des Buttes-Chaumont quand il rencontre Saïd Kouachi pour la première fois, en 2005. Il est alors loin de s'imaginer que cet homme décimera, dix ans plus tard, la rédaction de Charlie Hebdo. Parce que comprendre, écrit-il, c'est déjà se donner les moyens d’agir en identifiant le "ventre fécond" d’où surgit la bête, ce journaliste issu des "mêmes cités" publie une enquête fouillée sur "la fabrique djihadiste".

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez grandi "dans les mêmes tours", dans "ces cités" dont "vous connaissez les codes". Vous mélangez l'histoire de ces djihadistes à votre histoire. Dans quel but ?
On reproche souvent aux journalistes, comme aux politiques, d'être coupés des réalités du terrain et de former un microcosme. Ce regard sur ces filières n'est pas forcément le même que si j'avais grandi à Saint-Germain-des-prés.

Vous précisez que votre intention n'est pas de "justifier les crimes abominables" mais de mettre en lumière "ces territoires oubliés de la République" d'où viennent les frères Kouachi. Vous décrivez une "réalité inquiétante aux portes de Paris" : celle de la haine et du ressentiment qui gardent ces jeunes en vie...
Oui, cela fait plus de trente ans que ça dure. Au départ, ce n'étaient que quelques voitures qui brûlaient et des jeunes qui foutaient la merde dans leur quartier. Aujourd'hui, certains prennent des kalachnikovs et montent à Paris. Il y a une crise identitaire profonde chez certains jeunes qui ne se sentent ni Français, ni étrangers. Dans leur pays d’origine, ce sont des immigrés et en France, on les appelle pudiquement 'les minorités visibles'". La République ne traite pas ses enfants sur un pied d’égalité. Son amour est à géométrie variable. Elle est bienveillante avec ses enfants légitimes, et dure avec ses enfants adultérins. On vit en France dans le mythe de l'égalitarisme, que l'on peut tous réussir. Mais Bourdieu n'avait pas tort. On reproduit beaucoup. Le capital culturel est inodore, incolore, on ne le voit pas. Certains jeunes ne se sentent pas chez eux dans leur propre pays. Ils n'ont aucun sentiment d'appartenance. Cela ne veut pas dire que tous les jeunes issus de banlieues vont finir terroristes mais on se rend vite compte que les djihadistes viennent de ces territoires délaissés.

EN SAVOIR + >> "Plan Marshall" pour les banlieues : où est passé l’argent ?

Au "malaise identitaire", dites-vous, s'ajoutent le mal-être et le désœuvrement culturel et idéologique...
Avoir 20 ans, dans une cité française, comme dans un village français, ce n'est pas facile. Faire face à un désert culturel, social, professionnel, tout en grandissant dans un univers de peur et de violence... La religion devient parfois le dernier refuge, la bouée de sauvetage. Et les recruteurs ne sont jamais loin de ces univers où l'Etat est faible voire inexistant.

Vous parlez du "discours Ikea" des "prêcheurs de haine" durant cette période où la jeunesse est vulnérable...
Oui, la force de 'l’offre djihadiste' est qu’elle apporte des réponses sur-mesure à toutes les questions des jeunes. C'est ce que j'appelle le "discours Ikea". De nombreux jeunes de banlieues par exemple s'interrogent sur le rapport à la consommation, la répartition des richesses. Le recruteur, lui, a réponse à tout. Comme sur la misère sexuelle qui existe dans certains quartiers. Il leur raconte qu'ils vont pouvoir se marier, avoir des femmes... Il sait repérer les points faibles. Si, face aux recruteurs, il y avait de la culture, de l'éducation, des armes pour répondre à ce début d'embrigadement, nous n'en serions pas là.

Pour vous, les "petits délinquants" sont des cibles privilégiées...
Les recruteurs sont en effet très friands des petits délinquants. Attention, pas du grand banditisme ! Ce qu'ils apprécient par-dessus tout, ce sont les ratés de la délinquance. Nous avons une image complètement faussée des jeunes de banlieue qui vivent du business, du trafic et se font une place dorée au soleil. Il y a très peu d'appelés et pas beaucoup d'élus. Tous les autres qui végètent autour sont un peu des "spectateurs du désespoir". Ils regardent avec envie et frustration ceux qui roulent dans des grosses berlines ou s'achètent des villas au bled. Et ils sont trop marginalisés par leurs petits casiers judiciaires pour pouvoir trouver du travail. Les recruteurs recherchent en priorité ces "exclus du business". Ce profil, c'est du pain bénit pour ces recruteurs qui connaissent par cœur les lois du ghetto.

Vous rencontrez Saïd Kouachi dans le cadre d'un documentaire en 2005, dans un café de Pantin. Il sort alors de garde à vue. Il porte un khami (longue tunique d’origine pakistanaise) et des Air  Max. Vous décrivez un garçon méfiant, qui voit des "espions" partout mais qui, une fois en confiance, révèle sa "gentillesse".
Oui, cela peut paraître paradoxal mais c'est un garçon extrêmement gentil et doux. Je suis loin de m'imaginer que dix ans plus tard, il va abattre de sang froid plusieurs personnes. Je rencontre son frère Chérif en 2008.

"Lorsque je croise leur route, les frères Kouachi sont des jeunes ordinaires comme il en existe des dizaines en banlieue parisienne. Passionnés par le foot, ils vivent la galère des petits boulots et commettent de petits larcins pour améliorer le quotidien."

EN SAVOIR + >> Le point sur l'enquête, un an après les faits

Vous écrivez alors qu'à la prison de Fleury, Chérif va passer du "petit apprenti djihadiste" au diplômé de terrorisme.
Oui, il y a eu un avant et un après prison, comme pour beaucoup. D'un point de vue moral et physique d'ailleurs : il était plutôt maigre, il rigolait, et avait un regard joyeux. Il est ressorti de prison avec un regard vide et un corps très musclé.

Lui et son frère font partie de la "filière des Buttes-Chaumont", une filière de volontaires pour le djihad en Irak qui prend sa source dans le 19e arrondissement et sera démantelée en 2005. Comment se rencontre tout ce petit monde ?
A la base, c'est une bande de copains qui ont grandi dans le même quartier, gangréné par le trafic et la drogue. Une bande désabusée qui n'attend plus rien de la France et de ses institutions. A l'époque, c'est la "mode" du 'hijra', à savoir des musulmans qui partent vivre dans un pays musulman. L'engagement en Irak commence. Outre les frères Kouachi, on retrouve Peter Chérif, Rédouane el-Hakim, Mohamed el-Ayouni, Boubaker el-Hakim... Ils vont en quelque sorte devenir les "pionniers" du djihad français, made in Paris. Boubaker el-Hakim sera le premier à partir et il devient une légende, le Mesrine du djihad.

"Saïd, toujours taiseux, continue à chercher la faille pour me déstabiliser. "Tu fais la prière, tu es musulman ?" me demande-t-il d’un air narquois. La question m’énerve. Toujours debout face à eux, j’arrange ma veste, je remonte la fermeture pour faire mine de partir et en me baissant doucement tout près de leur visage, je leur glisse : "Ça ne vous regarde pas si je prie, c’est entre Dieu et moi. Vous ne faites pas partie de la BAK à ce que je sache ? Je veux dire la Brigade anti-kouffar" Les traits d’humour sont appréciés en cité, les jeunes raffolent de l’autodérision (...) Pour la première fois, Saïd me sourit. Ses yeux n’ont plus l’expression d’un animal sauvage prêt à mordre, la méfiance a fait place à la curiosité."

Dans un des derniers chapitres, vous racontez votre récente rencontre avec un djihadiste français. Vous assistez alors à ses côtés à une sorte de "speed dating made in muslim" un peu surréaliste dans une mosquée du sud de Paris où des jeunes posent de nombreuses questions. Puis il vous montre une vidéo insoutenable de mise à mort...
En 2015, se poser la question de savoir si parler à une fille sans l'autorisation de son tuteur, c'est 'halam' (interdit), ça me fait un peu rire. Mais c'est aussi inquiétant de voir cette jeunesse chercher l’assentiment d’un maître spirituel pour des choix de vie personnels. Puis, une fois chez lui, ce djihadiste a tapé sur Google "issis sexe" en m'avertissant de ne pas regarder les images porno. C'était un moyen pour accéder aux vidéos de Daech. Il me montre alors la mise à mort d'un homme. Je suis écœuré, j'ai envie de vomir, un fossé nous sépare. L'homme à côté de moi paraît fasciné par ces images : il a pourtant grandi en France, comme moi. Je me dis que là, on a raté quelque chose. 

EN SAVOIR +
>> Tous nos articles sur les attentats de janvier
>> La filière des Buttes-Chaumont et son émir, Farid Benyettou

*"Plongée au cœur de la fabrique djihadiste" - Editions First

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