"Plusieurs zones du monde vont devenir inhabitables" : Irma, illustration de la crise des réfugiés climatiques

DÉCRYPTAGE - Le phénomène des réfugiés climatiques prend de l'ampleur, selon le chercheur François Gemenne. Celui-ci estime qu'il faudra à l'avenir "faire le deuil" de certaines surfaces de la planète.

Par centaines, ils fuient Saint-Martin. Quelques jours après le passage de l'ouragan Irma, le ballet des appareils effectuant un pont aérien entre l'île ravagée et Pointe-à-Pitre est ininterrompu. Une évacuation massive qui, pour certains habitants, devrait être synonyme d'aller simple. Car ils ont tout perdu après le passage de l'ouragan Irma, mais aussi car cette région du monde est de plus en plus souvent soumise aux aléas du climat. La France est-elle confrontée à son premier exil lié au changement climatique ? LCI a posé la question à  François Gemenne, chercheur en science politique à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et spécialiste des flux migratoire. 

LCI : Les mouvements migratoires à cause du climat sont souvent présentés comme l’un des défis de ces prochaines décennies. Mais la situation dans les Antilles n'est-elle pas la preuve d'un problème qui se pose dès aujourd'hui ?

François Gemenne  : On a toujours tendance à considérer ce sujet comme un enjeu lointain, qu’on pourra peut-être éviter. Sauf que c’est déjà une réalité pour des millions de gens. Chaque année, 25 millions de personnes sont, en moyenne, déplacées par des catastrophes. Et 86% de ces catastrophes sont climatiques : inondations, ouragans, sécheresses… L’année 2017 devrait s’achever sur un record. Pour rappel, le précédent remonte à 2010, avec 41 millions de personnes déplacées.

LCI : Les conflits et les raisons économiques sont des causes souvent invoquées pour expliquer ces flux migratoires. Sauf qu'ils seraient la plupart du temps liés à des facteurs écologiques ?

François Gemenne  : Les catastrophes naturelles déplacent trois fois plus de personnes que les guerres et les conflits. Mais ces migrations sont assez différentes : ils se déroulent la plupart du temps à l’intérieur d’un pays, sur des distances courtes, et parfois étalées dans le temps. C’est pourquoi ils sont moins médiatisés.

LCI : Est-ce la première fois que France est concernée par cette question d'éventuels réfugiés climatiques ?

François Gemenne  : Ce n’est pas une première. Il y a eu la tempête Xynthia, mais aussi des déplacements de populations en Polynésie française. Mais de cette ampleur, c’est en effet une première.

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Ces déplacements de population concernent aussi les pays industrialisésFrançois Gemenne

LCI : Faut-il préparer les esprits à l’idée qu'un jour, certains territoires ne seront plus habitables ?

François Gemenne  : Il y a des zones en France qui sont très exposées aux aléas climatiques. Il va falloir envisager dans les prochaines années le déplacement de certaines populations. C’est une certitude. Cela a déjà débuté en Aquitaine par exemple, où certaines municipalités déplacent des habitations du front de mer.

LCI : Les pouvoirs publics anticipent-ils ce phénomène ?

François Gemenne  : Non, pas suffisamment. Certainement pas en France. On assiste d’ailleurs à un début de polémique sur le manque d’anticipation concernant Irma. Au fond, on se berce dans l'idée selon laquelle que ces déplacements de populations, ces aléas climatiques se produisent seulement dans des pays pauvres ou en développement, et que nous ne sommes pas directement concernés. Il faut sortir de cette idée. Certes, l’ampleur n’est pas la même que dans certaines zones du monde, mais cela concerne aussi les pays industrialisés. Les récentes inondations en Asie du Sud et les ouragans dans les Antilles sont, d’une certaine façon, connectée. Tout cela préfigure les dérèglements futurs liés aux changements climatiques.

LCI : Des dérèglements qui, un jour, rendront certaines zones inhabitables ?

François Gemenne  : C’est certain. La question fondamentale qui va être posée par le réchauffement climatique est celle de l’habitabilité. Demain, plusieurs zones du monde vont en effet devenir littéralement inhabitables. La vie humaine n’y sera plus possible, soit car les températures seront trop élevées – elles ont atteint 50° cet été au Koweït, en Iran ou en Arizona. Autre raison, le niveau des mers qui va engloutir certaines régions côtières, même dans l’hypothèse ou cela se passe bien. Par exemple, au Vietnam : même si on parvient à respecter l’objectif de 2°C de l’Accord de Paris, cela représente un mètre d’élévation du niveau de la mer. Cela signifie que 10% du territoire va être perdu. Il va falloir se poser une question fondamentale : quelles sont les régions du monde qu’il faut protéger et celles que l’on va sacrifier ?

LCI : Les conséquences seront-elles également culturelles ?

François Gemenne  : Oui, car aujourd’hui, nous habitons à peu près partout dans le monde. Nous avons colonisé la quasi-totalité de la surface de la planète, ce qui ne sera plus le cas demain. Il faudra faire le deuil de certains espaces qui redeviendront à l’état sauvage, par exemple certaines zones côtières et d'Afrique subsaharienne.

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